A la recherche des émotions perdues

Une idée répandue ,aussi bien chez  les thérapeutes que chez leurs patients -et notamment du côté des thérapies à médiation corporelle, telle que la sophrologie, incline à penser que l’émotion serait par définition un élément pathogène dont il y aurait lieu de se méfier et de se préserver .

D’où toutes ces techniques anti-stress, dont le but est avant tout d’essayer de réduire les tensions produites par les émotions et à la limite de s’en
« débarrasser »

Or, il se trouve que nous voyons arriver de plus en plus dans nos cabinets des patients d’un nouveau genre qui, loin de se sentir submergés par leurs émotions, se plaignent au contraire de n’en ressentir aucune .

Des patients sans émotions

Voici Marie-Christine ,une trentaine d’années, célibataire et disant regretter de l’être ,mais dont la caractéristique et sans doute le regret est de se sentir sans envie ,sans rien qui la motive ou qui même l’attriste vraiment ;

Elle a un bon job qu’elle assume à la perfection ,mais qui ne lui assure aucune satisfaction particulière .

Le week end la laisse aux prises avec sa solitude qu’elle ne cherche pas à compenser car rien, dit-elle ,ne l’intéresse . Ne parlons même pas des vacances dont elle ne voit même pas à quoi elles pourraient lui servir ,sinon de se retrouver seule avec sa petite valise dans un aéroport sans savoir où elle va ni même pourquoi elle y va .

Mais le problème dépasse de très loin cette incapacité de prendre des loisirs ou de s’accorder un quelconque plaisir qu’elle se dit par ailleurs incapable d’éprouver .

Certains soirs ,elle arrive ,désemparée :

Je me suis dit en venant ici que j’étais incapable d’éprouver une émotion d’aucune sorte .

Et c’est vrai que cette jeune femme ,par ailleurs cultivée, ne lit aucun livre ,ne va pas au cinéma ,ne fréquente aucune exposition et ne semble prendre goût à aucune musique .

 

De quoi s’agit-il ?

Spontanément, on serait tenté d’évoquer certains diagnostics psychiatriques :

Dépression ,schizophrénie ,voire personnalité psychopathique ,dont l’anesthésie des sentiments représente l’un des symptômes caractéristiques .

Mais notre patiente ,pas plus que ceux ou celles des de ses semblables qu’il m’est arrivé de rencontrer, n’est ni schizophrène ,ni psychopathe ,et l’activité qu’elle déploit dans sa profession en même temps que le sentiment qu’elle a de sa propre valeur ne prêtent guère au diagnostic de dépression .

Alors ,de quoi s’agit-il ?

1ère hypothèse :l’alexithymie

La seule symptomatologie à laquelle je puisse me référer dans un premier temps concerne le concept d’alexithymie ,décrit dans un premier temps par l’Américain  Sifneos et auquel le professeur Pedinielli ,de la Faculté d’Aix-Marseille  a consacré une thèse dont il a bien voulu me communiquer le contenu .

Le problème est que chez ces auteurs ,comme chez les auteurs cités en référence dont la plus célèbre , la psychanalyste Joyce Mac Dougall, font de l’alexithymie un corollaire des maladies psychosomatiques .

Au risque de simplifier les choses, on pourrait dire que c’est dans la mesure où ils sont dans l’incapacité d’exprimer verbalement leurs émotions que les malades « somatiques » les expriment à travers leur corps .

D’où la faiblesse de l’imaginaire et notamment des rêves ,la pauvreté des associations et une faible capacité de transfert qui expliquent notamment la « désespérance » de l’analyste face à ce type de patients .

Mais cette hypothèse ,toute pertinente qu’elle paraisse ,se heurte au constat que nos patients « sans émotions » ne présentent pas nécessairement de troubles somatiques ,sauf à donner à ceux-ci une extension particulière .

 

2ème hypothèse :le traumatisme infantile

Une autre hypothèse ,rapportée par Pierre Philippot dans son ouvrage « Emotion et Psychothérapie « ,même s’il ne s’y associe pas totalement ,concerne le rôle d’un traumatisme infantile dans la suppression des émotions .Il semblerait que les personnes qui à l’âge adulte inhiberaient leurs émotions se situeraient parmi celles qui dans leur enfance auraient été punis pour avoir exprimé leurs émotions .

C’est ce que j’ai retrouvé chez les patientes que j’ai observées ,même si le petit nombre de cas ne me permet pas de généraliser .

Marie-Christine a vécu son enfance sous la terreur d’un père qu’elle décrit comme une sorte d’ogre inconscient de sa propre force ,si bien qu’à l’adolescence- c’est elle qui souligne-elle finira par « laisser tomber les bras » ,parce que « c’était trop dur et que ça n’en valait pas la peine » .

Dans d’autres cas , et avec toute la prudence nécessaire ,j’ai pu m’orienter vers une présomption d’inceste, même s’il n’apparaissait qu’au travers de fantasmes et de souvenirs écrans .

On assisterait donc à une sorte de désapprentissage émotionnel, du fait de la punition redoutée et de sa répétition .

3ème hypothèse : l’anhédonie :un mal de notre temps

Une 3ème hypothèse ,et peut-être pas la plus improbable, serait d’ordre  sociologique  .

Elle s’adresserait à tous ces individus, de plus en plus nombreux, qui nous disent ne ressentir aucune émotion, ni positive ,ni négative et qui faute de motivations ,s’installent dans cette sorte de sédentarisation morose dont ils ont peu de chances d’émerger .

Le phénomène est d’autant plus visible qu’il concerne des jeunes en pleine force de l’âge ,en pleine pulsion émotionnelle et qui pour autant semblent frappés de cette espèce d’inhibition que nous avons-nous-même décrite dans un ouvrage intitulé EDR=Envie de Rien .

Ici, ce n’est pas la crainte de la punition qui engendre l’anesthésie des émotions ,mais au contraire ,le fait qu’il n’y ait rien à craindre, rien à désirer, rien à conquérir ..

et débouchant sur une certaine idée du bonheur comme un non-être ,une non-fatigue, une non-frustration …

toutes satisfactions qui peuvent être assurées à condition d’un certain bien-être matériel , sans souci d’autres valeurs ,plus difficiles d’atteinte .

Alors ,peut-être ,comme certains l’ont suggéré , que cet être « sans
émotions » serait ni plus ni moins que le prototype de l’individu « adapté » à notre civilisation ,du moins à ce stade de notre traversée .

Alors , que faire ?

dans la mesure où nous ne pouvons pas ne rien faire ,

parce que curieusement nous avons affaire à des individus qui souffrent ,qui souffrent de n’avoir plus d’émotions ,de ne pas pouvoir les exprimer ou de les avoir si profondément enfouies qu’ils ne parviennent plus à les libérer ?

Ce peut être une véritable révolution en termes de thérapie que de considérer qu’au lieu d’aider nos patients à anesthésier leurs émotions , pour ne plus sentir ,pour ne plus souffrir,

à grands renforts d’anxiolytiques et d’antidépresseurs , nous ayons au contraire à les faire renouer avec leurs émotions ,plaisantes ou douloureuses ,en tous cas « vivantes » .

Cela s’appelle « la thérapie émotionnelle » et fera l’objet d’un futur article .

 

Petite Bibliographie

 

Joyce Mac Dougall  Le théâtre du corps  folio essais 2003

Jean-Louis Pedinielli  Professeur émérite à l’Université de Provence

Thèse sur l’alexithymie

Pierre Philippot   Emotion et Psychothérapie   Mardaga 2007

 Peter Sifneos    Psychothérapie brève et crise émotionnelle Mardaga 1995

1 réponse

  1. Tastet melanie
    Article très intéressant!! Bien que j'aurais souhaiter approndir le sujet... Pour ma part. Je pense qu'il s'agit du cas numéros 3.

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