A propos des phobies sociales : Ne pas confondre estime de soi et image de soi.

Une conception répandue, notamment à travers une certaine littérature, tendrait à faire croire que la phobie sociale, autrement dit la peur du regard des autres, serait en liaison directe avec une mauvaise estime de soi, le peu de cas qu’on imagine que les autres font de vous pouvant être justifié par le peu de cas que vous vous en faites vous-même.

Il y aurait là en quelque sorte un rapport linéaire :
J’ai une médiocre opinion de moi >>>>>>>> donc, je ne vois pas pourquoi les autres en auraient une meilleure >>>>>>>>ce qui m’empêche de me confronter à leur regard.

Dés lors, on peut penser qu’un certain type d’exercices, visant à rétablir la confiance en soi, permettrait d’emblée de résoudre le problème du rapport aux autres, de la simple timidité à la peur de s’exprimer en public, voire à l’incapacité de nouer quelle que relation que ce soit.
Le problème est que la plupart de nos constatations, concernant nos patients « phobiques sociaux » ne s’inscrit pas dans cette logique
Au contraire,  on s’aperçoit qu’il peut s’agir d’un rapport totalement antinomique :
autrement dit l’estime qu’on a pour soi n’implique pas la confiance dans le regard des autres, parfois tout au contraire.

Trois exemples

1°Aimée ne se sent pas capable d’être aimée
La trentaine, consciente de son intelligence, de sa réussite professionnelle, voire même de ses avantages physiques : mince, jolie, élégante.

Pour autant, elle se sent désespérément seule, d’autant qu’elle fuit toutes les occasions qui pourraient lui permettre de faire des rencontres.

L’éventualité d’un départ en vacances se heurte à une Image de soi, récurrente et insupportable :
Elle, toute seule, dans un aéroport bondé, une valise à la main.
Elle n’a pas peur de la foule, mais de cette image qu’elle pourrait donner d’elle, partant toute seule en vacances, alors que les autres sont « ensemble » ;
On est loin de l’estime de soi…d’autant qu’Aimée, sur le plan professionnel, a l’habitude des longs courriers.
Mais c’est cette image-là qui lui est insupportable.

2° Aux antipodes, Bachir
Bachir, sûr de lui, au point qu’il s’en rend invivable
Toujours persuadé d’avoir raison, d’être le meilleur, à l’affût des moindres faiblesses chez ses collègues, avec une très haute idée de ses capacités professionnelles et de sa rectitude morale.

Il est chef d’équipe dans le BTP et il n’hésite pas à remettre ses supérieurs en cause quand il observe ce qu’il considère comme des failles dans les méthodes ou le management de l’entreprise.
D’où sa tendance à donner des leçons qui ne sont pas toujours appréciées.

Donc, une assez grande estime de soi qui coexiste avec la piètre impression qu’il se fait de l’image de soi dans le regard des autres ;

Dans ses plus mauvais moments , il se décrit comme « un Maghrébin, moche, gros, célibataire, sans voiture et sans «  copine ».Seuls, l’achat d’une paire de chaussures ou d’une chemise peuvent le réconcilier avec lui-même.

3° Entre les deux, Irène, en toute ambiguité
Une brillante agrégée, professeur dans des lycées prestigieux, passionnée par son travail.

Qui aurait pu penser qu’à l’approche d’une inspection « de routine », elle se retrouve tout à coup dans la peau d’une petite fille anxieuse à l’idée qu’elle puisse ne pas être à la hauteur de ce qu’on pouvait attendre d’elle ?
C’est pourtant cette image inconsciente qu’elle a devant les yeux :celle d’une élève exemplaire première de classe, rapportant d’excellentes notes mais qui n’arrivait jamais à satisfaire sa mère enseignante elle-même, quelle que soit l’excellence de ses résultats. « Elle cherchait toujours la faille », dit-elle.

Irène ne doute pas un instant de ses compétences.Elle reste habitée par une image.

De quoi s’agit-il ?
Très clairement, à travers les exemples que nous avons envisagés, et que nous aurions pu multiplier, ce n’est pas l’estime de soi qui est en cause.

Aimée, Bachir, Irène, ont chacun une assez haute idée d’eux-mêmes :ils n’ont pas besoin de manuels de « développement personnel » pour les conforter en ce sens.
Par contre, ils souffrent d’une mauvaise image d’eux-mêmes.
Si le cas n’est pas bien grave pour Irène -les enseignants ne sont inspectés que tous les 5 ans-Aimée et Bachir sont chacun pour leur part de véritables phobiques sociaux, condamnés à vivre seuls alors qu’ils rêvent l’une d’un compagnon, l’autre d’une compagne qui leur permette de rompre avec leur solitude.

Et c’est bien d’image de soi, qu’il s’agit. Non seulement, comme l’explique très bien Aimée, de l’image que les autres pourraient avoir de nous, mais de l’image que soi-même se voyant de l’extérieur, on pourrait projeter sur soi.
Aimée «  se voit » sa valise à la main, seule dans l’aéroport, au milieu de tous ces gens qui partent en vacances, de la même façon que Bachir « se voit », rentrant chez lui, seul dans les rues de Créteil, tandis que tour à tour, les lumières s’allument.
Et c’est cette image-là, cette image en négatif, qui est insupportable
« J’ai l’impression d’être une femme invisible », dit Aimée
« C’est comme si j’étais transparent. Les autres ne me voient pas », reprend Bachir qui essaie en vain d’attirer sur lui l’attention du garçon dans le café où il est entré.

Mais qu’est-ce que cette image de soi ?
Elle mériterait de longs développements, passant par l’image du corps, l’histoire infantile avec ses câlins, ses rejets et ses sarcasmes, tous ces moments où à l’occasion de photos de vacances ou de confrontations fortuites, on s’est trouvé exposé à des représentations de soi auxquelles on n’était pas préparé.

Le problème est que cette image-là, quelle que soit la façon dont elle s’est construite, reste particulièrement tenace, s’interposant comme un écran entre la personne qu’elle représente et son désir de vivre sa vie.

On pourrait même dire que le mérite reconnu ou les efforts faits pour mériter à soi-même sa propre estime, ne font souvent que renforcer le sentiment d’injustice et de solitude à l’origine de la phobie sociale.Aimée et Bachir l’ont appris à leurs dépens, leur isolement étant en quelque sorte la rançon de leur volonté de s’émanciper de leur milieu d’origine.

Les enfants le savent bien qui apprennent très vite que s’ils ne veulent pas rester tout seuls dans la cour de récréation ou sur le terrain de jeu, ils n’ont pas intérêt à se distinguer des autres. « Je veux juste être comme les autres, insiste Robin, dont les bulletins depuis la 6ème portent régulièrement la mention « pourrait mieux faire ».Justement, il ne veut pas « mieux faire ».

On conçoit leur goût pour les réseaux sociaux où ils peuvent fondre leurs particularités dans l’anonymat des jeux videos ou des sites de rencontres.

Sans doute se préparent-ils inconsciemment à cette société de l’anonymat où il y aura d’un côté les « tout-le-monde » et de l’autre les « people », disparus, eux aussi derrière leur image.

Alors, que faire ?

Que faire quand on est confronté, en tant que psys, à des gens qui ne rêvent pas nécessairement de gloire médiatique, mais qui voudraient tout simplement vivre à l’aise parmi leurs semblables, sans crainte de se retrouver face à une image d’eux-mêmes tellement discréditée par avance qu’elle leur ôte toute chance de se faire reconnaître pour ce qu’ils sont.

1° La 1ère technique et qui a prouvé son efficacité, reste celle des groupes de paroles –chacun se trouvant confronté à la fois à la peur qu’il a de l’autre, à l’image qu’il donne de lui à son insu, à la réaction de l’autre , prisonnier de ses propres filtres, bref à cet extraordinaire jeu de miroirs que constitue la communication et dont on ne peut comprendre la complexité tant qu’on ne l’a pas vécue …et analysée.

2° La 2ème approche, en même temps qu’elle évite la confrontation en direct-pour les plus phobiques-remonte aux sources même de l’image de soi, dans la mesure où celle-ci reste tributaire de l’histoire de sa vie , non telle qu’on l’a vécue, mais telle qu’on se la sera racontée.
Ce sera le lieu des thérapies narratives, d’inspiration analytique, qui vont consister non pas à changer l’ histoire de sa vie-on ne fait pas le chemin à l’envers-mais à en interpréter les morceaux différemment, jusqu’à faire bouger l’image de soi.

Pour les groupes de paroles
www.groupe-de-parole.com

Pour les thérapies narratives
" Les thérapies narratives " par Serge Mori et Georges Rouan

" Carrefour des psychothérapies " aux éditions De Boeck

 

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