Je ne connais pas de procrastinateur heureux …

 

Je ne connais pas de procrastinateur heureux ...

des paresseux peut-être qui, comme l'animal du même nom, passent leur vie à dormir et à manger ,encore que pour des humains, ce soit un peu plus compliqué...

Mais la procrastination, c'est tout autre chose : une véritable pathologie, une addiction en tous cas qui, de la même façon que l'hypocondrie,à laquelle nous avons consacré beaucoup d'articles, se trouvent non pas engendrées ,mais en tous cas encouragées et développées par notre mode de société .

Mais revenons à la procrastination, dans son sens étymologique ,à savoir cette tendance à remettre au lendemain (cras en grec ancien)ce qu'on pourrait faire le jour même .

Donc, il n'est pas paresseux,le procrastinateur : au contraire ,i il est souvent très affairé,voire « agité »,passant d'une activité à l'autre , sans justification apparente .

Simplement,il ignore les priorités :Faute de se consacrer à l'essentiel,il s'éparpille en tâches multiples et accessoires qui vont l'en détourner.

Alors,pourquoi?parce qu'elles lui paraissent plus intéressantes ?

Même pas..parce qu'il peut s'agir de tâches aussi ennuyeuses que faire « une machine » à la laverie ou les courses au supermarché .

Mais,tout à coup, ces choses du quotidien, apparaissent comme plus importantes que tout ce à quoi on aurait pu par ailleurs se consacrer …

C'est là qu'interviennent les « outils d'aujourd'hui »et en particulier les produits du numérique qui présentent ,outre le fait d'être à portée de main ,l'avantage de ne servir à rien, ou à pas grand chose ,comme l'inséparable portable dans le métro.

Mais ce serait oublier leur principal intérêt ,à savoir qu'ils sont à la portée de tout un chacun ,ne nécessitant pas plus d'attention que l'agitation fébrile de nos deux pouces en cadence .

Voici donc leur attrait:il n'y a pas besoin de « réfléchir »:Toute notre éducation ,dans sa maladresse ,et celle de nos parents et de nos grands enfants, nous ont forcés à « réfléchir » .Et réfléchir, c'est compliqué,c'est douloureux: beaucoup en ont gardé des souvenirs , pour ne pas dire des séquelles qu'ils ne sont pas près d'oublier.

Alors,le numérique ,j'oserais dire que c'est la revanche des cancres ,de ceux qui ont trouvé la solution du problème qu'ils n'ont pas compris .

Pour avoir vécu avec de grands ados que j'ai fait l'effort de comprendre ,j'ai été parfois hallucinée par cette propension à procéder par essais et erreurs sans même se demander pourquoi ça marche ou ça ne marche pas,au point que leur propre savoir-si c'en est un-n'est pas transmissible .

Alors,la procrastination, si on s'y reporte, c'est l'art de faire les choses vite ,même pas bien, mais dans un état de vacuité mentale qui permet à la limite d'oublier ce qu'on est en train de faire et pourquoi on le fait .

Et c'est en particulier cette rapidité d'action et cette instantanéité du résultat qui permet d'inscrire la procrastination dans l'univers des drogues ,fussent-elles «without drugs »-ce qui rend compte aussi de la fréquence des « burn out » et de l'ennui au travail dans les métiers qui mettent en avant la rapidité d'exécution et le rendement ,

au premier rang desquels l'informatique …

Dès lors,il devient clair que tous les modèles d'appréciation basés sur la qualité du travail et la référence au savoir se trouvent par avance disqualifiés ..

ce qui implique la remise en cause des modèles et systèmes d'éducation sur lesquels ont évolué les générations précédentes .

Qui plus est,les adultes sont jugés incompétents parce qu'inadaptés au monde tel qu'il est devenu ..à ce point qu'on a pu parler d' « un non-désir de la transmission du savoir »

J'ai connu des élèves d'une école de communication qui séchaient délibérément les cours d'histoire de l'art sous prétexte que,bien entendu,ils parlaient d'une époque où « ils n'étaient pas nés ».

Et la procrastination, dans tout cela?L'aurions-nous perdue en route , avec le choc des cultures ?

Loin de là..

Qu'y a-t-il de plus jouissif dans cet univers de l'instantané,de la satisfaction immédiate,voire de la futilité, que toutes ces « distractions » au sens le plus fort du terme que nous offrent la fréquentation non-stop des téléphones portables,la poursuite sans fin des jeux vidéos, les bavardages à des fins personnelles sur les ordinateurs de bureau ?

Nous retrouvons là le processus même de la procrastination ,le fait de renoncer à l'essentiel -qui,à la limite,pourrait très bien se passer de nous au profit du superflu,de l'inutile,du passe-temps.

Quant au motif que le temps ainsi récupéré servirait à développer la communication entre les individus,on peut y voir le prototype même de la perversion dans la mesure où , comme on sait , ce n'est pas la « qualité » des amis qui importe ,mais leur quantité ... même si pour la plupart,nous ne les avons jamais rencontrés ,ni même identifiés:ce sont « les amis de nos amis »..

D'où la promotion de ces nouveaux personnages qu'on appelle « influenceurs » (ou « influenceuses » en fonction du nombre de leurs « contacts »et de la production photographique dont ils abreuvent jour après jour leurs « fans » ou supposés tels..

Nul n'y échappe , à ce point qu'en politique même,on ne parle plus des représentants de tel ou tel parti, mais des « figures » de telle ou telle mouvance .

Alors,le procrastinateur, dans tout cela ?

Est-ce qu'il va se sentir soulagé ,on pourrait dire « plus heureux »du fait qu'il n'est plus tout seul de son espèce ,victime comme les autres de ces outils d'aujourd'hui qui encouragent et justifient cette malédiction dont il se sentait accablé.

Eh bien,justement non ,car le procrastinateur-le vrai-connaît cette émotion qui n'a rien à voir avec les outils d'aujourd'hui ,dont en tous cas il sait qu'il ne peut les rendre responsables :

-parce qu'il y a la honte ,la honte qui consiste à se sentir incapable d'accomplir ce qu'on avait choisi de faire

-et qui ne se trouve en rien effacée par ce consensus social qui pourrait paraître l'en protéger .

..parce que cette honte,elle est d'une autre nature ,dans cette impuissance du sujet ,qui,devant une tâche qu'il s'est choisie et qui lui importe, se sent incapable de « s'y mettre » ,tout simplement parce que derrière ce qui pourrait passer pour de la paresse,il y a la peur d'échouer,d'être confronté à son insuffisance face au destin grandiose que ses fantasmes lui avaient permis de se représenter.

C'est ici que nous autres psy, pouvons peut-être intervenir parce que ,derrière ce qui pourrait passer pour une maladie de société,il y a , toujours et encore,un trouble de la personnalité,et que celui-ci,est de notre ressort.

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