La révolution émotionnelle (2ème partie)

 

Nous revoici donc dans cette série consacrée à l’émotion

et au rôle prépondérant qu’elle joue dans notre organisation physique et psychique ,alors que nous nous étions arrêtés sur ce constat que « l’émotion, c’était du corps, et encore du corps » .

Pour autant, nous nous étions quittés, lors de notre dernier entretien,

sur une interrogation :

L’émotion n’était-elle « que du corps ? 

Il est courant en effet d’observer que cette sorte de passage entre le malaise éprouvé et sa traduction somatique -échappant souvent à toutes les investigations sophistiquées dont nous pouvons bénéficier désormais, ne peut difficilement s’expliquer sans l’intervention de cet intermédiaire, on pourrait dire de ce messager que constitue l’émotion.

Mais, pour autant il va nous apparaître que ce messager n’est pas un messager neutre.

Il apporte quelque chose qui n’est plus simplement de l’ordre d’une sensation-relativement impersonnelle ... , mais de tout un contexte encore obscur qui se rapporte à cette émotion. C’est en ce sens qu’on peut dire que l’émotion intervient comme « précurseur du sentiment »

Donc, après ce premier niveau : l’émotion, c’est du corps, et encore du corps

un 2ème niveau :l’émotion comme précurseur du sentiment

Quand bien même j’aurais observé cette corrélation constante entre mes moments de stress, lors d’un examen, par exemple et mes maux d’estomac, je n’aurai rien « expliqué ». C’est la même chose, et pas la même chose, la preuve étant que nous avons chacun une manière différente d’exprimer nos appréhensions.

C’est que nous sommes passés, sans nous en rendre compte de l’ordre du « senti » à celui du « ressenti » et qu’entre les deux, il y a tout l’espace du sentiment avec ce qu’il comporte de référence au passé et à l’histoire.

Le langage courant d’ailleurs ne s’y trompe pas, qui tend à confondre émotions et sentiments.

J’ai reçu le même jour deux jeunes filles qui se plaignaient l’une et l’autre de ne pas « avoir d’émotions » :

Les histoires paraissaient similaires :

Des filles jeunes et belles, qu’on pourrait dire « libérées », pressées d’éprouver à travers les rencontres d’un soir leur pouvoir de séduction

Et les suites également :

Des lendemains désabusés avec le constat que ce qu’elles avaient pris pour le début d’une histoire d’amour n’était que la répétition d’épisodes sexuels où elles n’avaient joué qu’un rôle épisodique.

D’où le désenchantement et la médiocre estime de soi qui s’en suivaient.

Leur point commun tenait dans leur système de défense :

« De toutes façons, je me sens incapable d’éprouver un sentiment. 

D’ailleurs, je n’ai pas d’émotions.»

si ce n’est que l’une comme l’autre avaient« la larme à l’œil » en évoquant cette incapacité d’avoir des émotions, l’une parce que cela la renvoyait à l’impossibilité d’être choisie pour elle-même, l’autre à la peur de l’abandon.

Nous passerons ici sur les modalités de leur histoire, sinon pour souligner que derrière leur indifférence apparente, il y avait cette même crainte inconsciente de voir se renouveler des événements douloureux de leur existence.

Autrement dit, ce n’était pas les émotions qui leur faisaient défaut, mais la capacité de traduire ces émotions en sentiments.

Plus encore, on s’aperçoit que cette insistance à se défendre des émotions se présentait comme la barrière à ne pas franchir, c’est-à-dire au risque de confondre le désir de plaire qui paraissait relever de l’immédiat, avec des « ressentis », c’est-à-dire des « sentiments » qui pourraient les confronter à un vécu qu’elles croyaient plus ou moins oublié.

Autrement dit, c’est à partir du moment où elles impliquent « le sentiment de soi », que les émotions ont des chances de se transformer en sentiments et qu’elles peuvent être perçues comme le danger à éviter.

Mais, dès lors, la question se pose :

Comment passe-ton des émotions aux sentiments ?

Eh bien, il faut déjà distinguer entre les émotions primaires -les plus proches du corps- dont nous avons vu qu’elles se présentaient en nombre limité,

qu’elles étaient très communes, et dépassaient même la sphère de l’humain

et les émotions dites secondaires qui ajoutent aux précédentes une dimension de facteur social et de relation aux autres qui fait leur spécificité :

ainsi,de la jalousie par rapport à la colère (la colère d’Othello n’est pas « n’importe quelle colère )

et de la peur qui peut recouvrir des formes multiples ,comme le reconnaît ce patient multiphobique :

« J’ai peur de tout. J’ai eu peur de l’école J’ai eu peur du sida, ce qui m’a conduit à l’isolement et à l’abstinence. J’ai peur de la violence des autres, mais aussi d’événements naturels comme les feux de forêt ,les tremblements de terre et les incendies …J’ai peur pour mon avenir et celui de mes enfants .

Et aujourd’hui, avec mon hypocondrie, je ne sais plus de quoi j’ai le plus peur de la maladie ou des médecins… ».

Il reste qu’au-delà même des causes qui peuvent lui être attribuées, on s’aperçoit qu’une émotion aussi universelle que la peur va s’exprimer différemment selon les moyens mis en œuvre pour s’en défendre :

Même dans le monde animal, les uns réagissent par l’attaque, les autres en « s’immobilisant » … ce qui correspond chez les humains à des traits de personnalité, acquis par l’histoire, par l’expérience ou par l’exemple.

C’est ce qu’on appelle des « émotions d’arrière-plan ».

C’est ce qui fait qu’en dehors des émotions elles-mêmes, subsiste un « tonus émotionnel » qui va colorer « de façon plus ou moins constante » la manière dont nous y réagissons, de sorte que devant la même agression, les uns auront appris à se taire et les autres à se battre.

J’ai gardé le souvenir d’une patiente que j’appellerais Christine qui d’une enfance malheureuse, avait gardé l’habitude de présenter profil bas, comme sa mère le lui avait appris.

Quelques dizaines d’années plus tard, ayant réussi à dépasser cette posture de « victime »,elle aura l’occasion de reprendre sa vie en mains, sinon qu’au moment de prendre la décision importante qui consistait à se libérer d’un « copain » qu’elle méprise et qui s’applique lui aussi à l’humilier, elle retournera vers lui, ne serait-ce que pour pouvoir le mépriser comme elle a vu sa mère mépriser son père.

Ce qui veut dire qu’au-delà de réactions sporadiques aux émotions éprouvées, c’est le sentiment même de soi et la tonalité de l’existence qui vont s’en trouver imprégnés. ..ce qui va par ricochet venir conforter l’image même que les autres se font de vous :

« Celui-là, il est toujours mécontent, fatigué, insatisfait » 

Ou au contraire « Celle-ci , elle renverserait des montagnes »

Mais voici qu’apparaît une 3ème question :

Si nos émotions, même « sentiments », nous amènent à réagir toujours de la même façon aux aléas de l’existence, voire à nous présenter à nous-même avec les mêmes traits de personnalité, de sorte qu’ils finissent par se confondre avec ce qu’on appelle « le caractère »,

est-ce que cela veut dire que nous sommes en quelque sorte « condamnés » à rester tributaires notre vie durant de nos émotions et à nous inscrire dans les traces qu’elles nous ont laissées,

Heureusement, non, car voici qu’apparaît un 3ème niveau que Damasio appelle l’autre soi-même et qu’ on peut appeler la « conscience de soi ».

3°L’émotion comme conscience de soi

Comprendre ses émotions, c’est non seulement comprendre son rapport à l’autre, ce qui reste de l’ordre du « sentiment », mais aussi en quoi elles ont affaire au rapport de soi à soi, s’agissant de l’estime de soi, ou, sur un mode plus narcissique, de la confiance en soi, autrement dit à « cet autre soi-même »

que, selon l’expression de Damasio, nous portons en nous.

C’est à partir du moment où notre nageur en eau froide se rendra compte de la fragilité de l’existence qu’il éprouvera l’urgence de donner un sens à sa vie,

à partir du moment où nos jeunes filles d’un soir ressentiront les limites de leur séduction, qu’elles ressentiront l’importance de se présenter autrement que comme objet sexuel, ou que tel businessman auto-satisfait apercevra les limites de son auto-satisfaction qu’il retrouvera d’anciennes vocations.

Il est clair qu’au-delà de la prise de conscience, c’est tout un avenir, voire un non-avenir qui se dessine :

choisir la résilience ou la fatalité

la résistance ou la résignation

la réparation ou le dégoût de soi …

Certes de telles décisions peuvent apparaître comme la résultante du hasard, des rencontres, de la « chance ».

Mais à l’expérience elles n’ont de chance d’aboutir que si elles sont portées par un courant émotionnel assez fort pour engendrer cette envie de changement

compte tenu des embûches, et des moments de découragement qui peuvent s’y opposer dans la durée.

Tout se passe alors comme si les matériaux récupérés du désastre pouvaient dès lors être récupérés au profit d’une nouvelle construction.

Il est clair qu’une telle évolution, pour ne pas dire « révolution » , s’agissant de se changer soi-même à partir de ce qu’on a appris de ses émotions,

va demander des qualités d’un autre ordre, telle la capacité d’anticiper un avenir, de programmer ses efforts dans le temps et de résister aux cailloux du chemin.

Mais ce chemin qui requiert des qualités mentales et physiques évoluées comme la réflexion, la volonté et la persévérance, n’aurait sans doute pas été envisageable sans passer par ces étapes pénibles et souvent douloureuses que sont :

-la prise de conscience des émotions

-leur conversion en sentiments

-et en fin de compte leur traduction en termes de « choix de vie ».

Sans doute sur cette route, éprouverons-nous le besoin de nous faire aider, car les voies de la résilience ne relèvent pas seulement du hasard des rencontres -ce qui pose plus directement la question des thérapies.

C’est en ce sens qu’au lieu de convoquer un amalgame mélangeant sous le titre commun de thérapies cognitivo-comportementales et émotionnelles, les différents types d’intervention qui s’offrent aujourd’hui à nos patients, je suggérerais qu’on parle plutôt de thérapies « centrées sur l’émotion », soit un processus cohérent qui nous autorise à passer 

-de la reconnaissance de l’émotion

-à sa traduction en termes de sentiments

-et à la capacité de se servir de ce qu’on en a appris pour aller à la construction

ou à une reconstruction de soi.

Le problème reste de savoir si ce chemin peut être effectué en compagnie d’un seul et même thérapeute ou de spécialistes des techniques appropriées, soit dans la combinaison des deux approches . La question a lieu d’être posée et sera évoquée lors d’un prochain podcast consacré aux thérapies associées : c’est un sujet important et qui mérite toute votre attention -

Nous aurons donc l’occasion d’en reparler …lors de notre prochaine rencontre, qui sera sans doute l’une des dernières de cette année .

Rendez-vous à nouveau dans 2 semaines sur Michèle Declerck.fr et toujours sur Sofity :

« Être Psy, aujourd’hui et demain ».

A bientôt.

Michèle Declerck

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