La révolution émotionnelle

La grande révolution, chez les « psys », en ce début du XXI ème siècle, après la révolution psychanalytique, a été marquée par cet ouvrage du neuro-psychiatre Antonio Damasio, intitulé « l’erreur de Descartes » qui venait signaler que, contrairement à ce sur quoi on avait vécu pendant si longtemps, ce qui était essentiel, n’était pas de l’ordre de la pensée, mais des émotions.

Non pas : « je pense, donc je suis… » mais « je sens, donc je suis ».

A vrai dire, la question avait commencé à se poser près de deux cents ans auparavant, avec la mésaventure survenue à un chef de chantier des chemins de fer américains, devenu une légende dans le monde « psy » sous le nom de Phileas Cage. Pour autant, son histoire mérite encore d’être racontée, pour ceux qui ne la connaîtraient pas.

Donc, Phileas Cage travaillait sur une ligne en construction, quand à la suite d’une explosion, il reçoit une énorme barre de fer au travers de la tête (d’une dizaine de kilos). Tout le monde le croit mort, alors qu’il se remet de ses blessures …il a même récupéré le plein exercice de ses facultés mentales, alors que sur le plan de la personnalité, il en va tout autrement :

Du parfait ouvrier que l’on avait connu, il est devenu un personnage grossier insociable, incapable de poursuivre un projet …si bien que sa compagnie est obligée de le licencier et qu’il finira dans un cirque à raconter sa triste histoire, avant de mourir, à l’âge de 38 ans.

Pendant près de deux siècles, les savants de tous les pays vont s’acharner sur le crâne de ce malheureux Cage quand l’équipe de Damasio (aidée par les progrès de l’imagerie cérébrale) trouve la solution : ce qui avait été lésé n’était pas lié à une localisation cérébrale (de l’ordre de la motricité et du langage)

mais au rôle central joué par le cortex frontal dans ses connexions avec d’autres zones qui interviennent dans la perception et la mémoire des « sentiments ». 

D’où la conviction que ce sont les émotions (et non la « raison ») qui constituent la base de notre personnalité.

D’où aussi l’hypothèse que nous avons affaire à deux types de cerveaux :

-un cerveau archaïque : situé à la base du crâne …

et qui serait en quelque sorte « le cerveau des émotions »

-et le neo-cortex (situé, lui, à l’avant de la tête), d’apparition plus récente

qui jouerait le rôle d’une tour de contrôle par rapport aux émotions ,

et qu’au-delà encore c’est notre organisme tout entier , à travers les connexions qu’il suppose (au niveau hormonal , notamment ),qui se trouve concerné.

Dès lors, une conclusion s’impose :

C’est que, loin d’être du registre exclusif de la pathologie, les émotions jouent un rôle central dans notre équilibre physique et mental, dans la mesure où elles appartiennent à la fois au corps et à l’esprit, à la mémoire et à la sensibilité, au conscient et à l’inconscient.

Dès lors, il nous appartiendra, avant toute intervention thérapeutique :

-de vivre avec nos émotions

-de les comprendre

-et de savoir quel parti en tirer.

I)Comment vivre avec ses émotions :

1°L’émotion, c’est du corps et encore du corps

Encore nous faut-il les reconnaître : c’est le premier niveau.

Nous avons tous appris qu’il y avait des émotions primaires, ainsi appelées parce qu’elles se manifestent dès les premières années de l’existence et qu’elles se présentent comme interculturelles, voire universelles, y compris dans leurs manifestations extérieures :

-la colère, la peur, le dégoût, la tristesse

-la joie et la surprise.

On constate d’emblée qu’elles se présentent en nombre limité, les émotions secondaires telle la jalousie, dont nous aurons l’occasion de reparler s’apparentant déjà aux sentiments, et que d’autre part, les émotions négatives l’emportent de très loin sur les émotions positives, ce qui accentue leur dangerosité et nous incite à une vigilance particulière à leur égard.

Encore n’avons-nous pas cité dans cette liste la plus primaire de toutes, à savoir le stress, sans doute parce qu’il paraît tellement du corps qu’on en occulterait presque son origine émotionnelle.

Prenons donc plutôt pour exemple la plus spectaculaire de nos émotions, à savoir la colère, ne serait-ce qu’en raison des développements fulgurants que nous lui voyons prendre à notre époque.

Nous en connaissons bien les symptômes :

-une explosion soudaine, sans rapport évident avec le motif en apparence anodin qui l’a déclenchée

-les manifestations corporelles comme la rougeur de la face, les éclats de voix, la gesticulation

-la violence envers les autres, jusqu’à ce qu’on se tabasse ou qu’on s’égorge :

« Ira est furor brevis » ,disaient les Anciens , encore qu’elle n’est pas toujours si brève ,d’autant qu’elle peut être sujette à prolongation ou à répétition .

Boris est un garçon sensible,bienveillant, attentionné..si ce n’est qu’un mot imprudent dans un repas de famille peut donner lieu à un déchaînement verbal qui terrorise la maisonnée .

Il se définit lui-même comme « colérique », capable de faire du mal aux gens qu’il aime, de sorte qu’il se demande comment faire pour « éviter cela ».

Je n’ai pas de recettes toutes faites, mais en voici quelques-unes pour « limiter les dégâts » 

-à court terme

-pour le colérique

-éviter les sujets qui « fâchent », mais c’est souvent déjà trop tard

-ne jamais essayer de traiter la colère « à chaud », ni de chercher des « alliés »

(au risque de provoquer une bagarre généralisée)

-par contre, essayer de s’isoler, de trouver un endroit pour respirer ,voire de disparaître un temps ,en attendant que la température retombe ..

-pour l’entourage ou la personne visée

et une fois la tension retombée :

-provoquer une explication tranquille

en essayant non pas de « répartir les torts »

mais de comprendre les motifs inconscients

ou les circonstances imprévues

responsables de l’explosion émotionnelle .

-à plus long terme :

les techniques psycho-corporelles à base de relaxation et de respiration

mais aussi pour la compréhension qu’elles peuvent apporter du fonctionnement des émotions et de leur somatisation

Il est intéressant à cet égard de se pencher sur la théorie dite des « marqueurs somatiques », issue elle aussi des travaux de Damasio et qui nous en dit plus long sur les rapports entre une sensation corporelle survenant à l’improviste et ce qu’elle est venue nous rappeler .  

Prenons un jeune homme en pleine santé ,sportif aguerri, ,habitué des eaux froides et de la montagne ,en train de goûter le plaisir d’une cascade d’eau fraîche en compagnie d’amis …quand tout à coup ,une brusque douleur l’oblige à rejoindre les bords , au risque de mourir sur le champ .

Un choc thermique ? L’explication ne lui paraît pas suffisante ..et compte tenu de ses tendances hypocondriaques,il va rechercher dans ses souvenirs et ceux de son entourage ,à quoi « ça »pourrait bien ressembler…

Jusqu’à retrouver la trace ,survenu lorsqu’il avait 17 ans , d’un accident de moto ,dans des circonstances certes différentes , mais avec le même ressenti :la soudaineté ,le coup de tonnerre dans un ciel sans nuages et surtout « le coup de poing au ventre ».

C’est ce qu’on appelle un « marqueur somatique » :non pas un souvenir au sens propre du terme, mais la trace laissée dans le corps par un incident sans rapport apparent avec la situation présente ,mais avec un impact émotionnel équivalent .

Dès lors,l’intérêt de ces marqueurs somatiques paraît être de nous avertir d’un danger potentiel ,même s’il n’a pas été clairement identifié, afin de nous permettre de l’éviter .

On pourrait parler de « pressentiment » , encore qu’à cet instant ,le « sentiment », ni même le souvenir ne sont intervenus .

Mais le corps,lui,s’est « souvenu ».

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