La sophrologie à l’épreuve des gilets jaunes

Il est aux environs de 16 heures ce dimanche de décembre et, comme je l’imagine , beaucoup de Parisiens, je suis restée chez moi, à l’abri des « émeutiers » .

Soudain, le téléphone :

D’emblée, je reconnais la voix et surtout le questionnement :

« Bonjour ,excusez-moi de vous déranger .
Je voulais seulement vous demander :« Est-ce que vous pensez que je suis névrosé ?

Autrement dit, est-ce que je devrais prendre des médicaments pour soigner cette névrose ?Des anti-dépresseurs par exemple ? »

J’ai à peine le temps de m’étonner .

Voici un an qu’Alexandre , ce jeune étudiant à l’accent de Marseille qui termine péniblement une deuxième année de prepa, me bombarde de ce genre de questions :

« Est-ce que vous pensez que je suis fait pour les études ?

Est-ce que je pourrais devenir avocat ?

Est-ce qu’aujourd’hui, on peut être prof. Et bien gagner sa vie ?.

etc, etc.. »

Mais j’avoue qu’aujourd’hui, compte tenu du contexte ,j’ai beaucoup de mal à lui répondre :je pense même que si je ne disposais pas de l’infinie patience ou du blindage ..que m’ont valu quelque 30 années de pratique ,je lui aurais raccroché au nez …*

Mais mes pensées m’entraînent ailleurs .

Nous sommes en mai 68,et je suis en train de m’excuser auprès de mon psychanalyste de l’époque de l’entretenir de questions aussi triviales que mes propres phobies ,alors que dehors on se bagarre à coups de pavés et de slogans révolutionnaires .

Je me rappelle ne pas avoir été convaincue par ses réassurances, à savoir que c’était notre « honneur » …je ne me souviens plus trop de la suite ,mais je suis capable de la reconstituer ..c’était donc notre honneur ,à nous psychanalystes ,de continuer à nous pencher sur notre propre inconscient ou celui de nos patients ,même si derrière nos fenêtres, d’autres risquaient leur vie pour nous permettre de sauver la nôtre ou du moins l’idée qu’ils pouvaient s’en faire ..

Pour une fois, je n’étais pas convaincue, et je ne le suis toujours pas..

Donc, ce dimanche de décembre, je reconnais la voix qui me questionne :

« Excusez-moi de vous déranger , ce sera ma seule question (mais je sais par avance qu’il y en aura beaucoup d’autres),mais « Est-ce que vous pensez que je suis névrosé ? »

Je sais bien que j’aurais dû couper court, mais je suis ainsi faite que je suis incapable de ne pas répondre à une question posée, aussi insipide soit-elle .

Donc , me voici entraînée à argumenter une bonne moitié d’après-midi sur des sujets aussi dépourvus d’intérêt immédiat que la définition du narcissisme ,la place de l’intellectuel dans la société ou encore une fois le rapport entre une réputation de « beau parleur » et la vocation d’avocat …

J’enrage de m’être ainsi laissée prendre, mais je sais que le problème n’est pas là .

Le problème tient dans cette distorsion entre ce qu’on imagine de notre fonction de « psy » et le constat de notre impuissance …de notre impuissance à rétablir un certain équilibre entre les affaires publiques et les affaires privées ,celles qui nous concernent tous en tant que citoyens ,et sur lesquelles nous n’avons aucun pouvoir , et celles qui nous concernent directement en tant que pros, mais qui deviennent en l’occurrence, dérisoires .

Nous ne sommes pas les seuls dans cette galère ,rejoignant les journalistes de tous bords, les instituts d’études, les professeurs au Collège de France , les anciens de la télé ,et j’en passe …

Mais notre problème à nous autres psy a ceci de spécifique que partant de cette idée que nous sommes des connaisseurs de l’âme humaine dans ce qu’elle a de personnel, nous serions à même d’en répondre sur le plan collectif .

GROSSIERE ERREUR…

à moins de nous en référer à la psychologie des foules ,ou de façon plus moderne ,à ce que sont en train de nous rappeler Damasio et les neuro-sciences :

à savoir que nous sommes avant tout des êtres d’émotion , et que toute la logique de notre cortex cérébral ne nous convaincra pas de leur bien ou de leur mal-fondé ,ce pourquoi nos politiques ne comprennent rien à ces « énergumènes «  qui, aux péages des routes ou autour des beaux quartiers parisiens ,sont prêts à en découdre à propos.d’une taxe sur les carburants .

Car, cette fois encore, c’est le corps qui parle ,et pas simplement le « corps social »mais le corps physique , celui de la pauvreté, du manque et de la frustration .

Nous sommes quelques-uns(et j’en fais partie)à avoir découvert à cette occasion qu’être pauvre en ville ou au fond des campagnes, ce n’est pas la même chose,

mais que la différence devient tout simplement insupportable ,dès lors que la comparaison devient possible ..ce qu’ont réalisé ,plus ou moins à leur insu, les réseaux sociaux.

Le problème reste qu’on n’éteint pas des émotions aussi violentes que la peur et la colère à partir des motifs qui les ont fait naître ,et qui se trouvent eux-mêmes totalement dépassés .

Mais la logique de l’émotion n’est pas celle qui donne lieu à dissertation dans les grands corps de l’Etat

..pas plus que dans la tête de mon jeune patient qui, alors que je ne l’écoute plus depuis bien longtemps, est en train de se demander s’il vaut mieux être avocat que prof d’université, s’il est plus doué pour la philosophie que pour la littérature, et en fin de compte , pourquoi sa « copine » l’a quitté, encore que, dans ce dernier cas ,il n’est pas sûr que les blousons jaunes y soient étrangers .

Lire « l’erreur de Descartes » Antonio R.Damasio Odile Jacob 2010

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