L’année des hécatombes

« parce que la vie ne s’arrête pas .. »

-Hécatombe = littéralement , sacrifice de cent (hekaton) bœufs (bous), et par extension d’un grand nombre d’animaux, et par extension encore d’un grand nombre de personnes …

En ce sens, cette année 2020 aura bien été l’année des hécatombes ,non seulement parce qu’elle aura vu l’énorme trouille , ou fumisterie -selon ce qu’on en pense- qu’a pu susciter dans tout l’Occident et même au-delà cet énorme virus à tête de chou-fleur piquée d’épingles à cheveu qu’on a appelé Coronavirus , puis , par la suite ,pour faire plus sérieux, COVID 19,mais parce qu’elle a vu disparaitre ,en un rien de temps , les principaux représentants de toute une génération :

-côté politique :Jacques Chirac ,..et plus récemment Giscard d’Estaing ,pour une fois réunis

-côté spectacle : une série inaugurée par le grand Charles , suivi de Marie Laforêt ,Juliette Greco, Annie Cordy et bien d’autres encore

-côté sport : Maradonna, Dominici…ou la rage du foot.

On retrouve là tous ceux qui ont fait la une des journaux quelque part dans notre vie et à l’heure de leur mort -ce en quoi on reconnait qu’ils font désormais partie de « nos chers disparus »

sans compter ces anonymes dont nous n’avions jamais entendu parler jusqu’au jour où ils sont morts pour la patrie…ou pas.

Bref, pour nous qui faisons désormais mais pour combien de temps ? partie des survivants , c’est notre entourage qui s’efface peu à peu, de même qu’en famille ,à chaque célébration, on compte les disparus ..

J’éprouve quelquefois une certaine pitié pour notre jeune Président qui ne devait pas imaginer qu’il passerait une partie de son mandat à arroser les chrysanthèmes-comprendre : distribuer les légions d’honneur à titre posthume dans la Cour des Invalides .

Mais, parfois, il me vient aussi à l’idée que s’ils nous ont quittés, tous ceux-là qui ont fait , chacun à leur place ,la renommée d’une époque, c’est ,peut-être parce qu’ils étaient fatigués ,mais aussi, parce qu’ils n’avaient pas envie de voir ce qui viendrait derrière .

Peut-être est-ce aussi la raison de ce sentiment de fatigue qui ne nous quitte plus, en cette fin d’année de confinement en déconfinement , reconfinement ,et j’en passe ,écrasés par ce sentiment de n’être plus maitres de notre destin -si tant est que nous l’ayons jamais été, mais surtout que de cette société là qui s’est révélée à nous tout au long de cette année interminable, nous n’avons plus envie .

C’est ce que j’éprouve devant cette nouvelle catégorie de patients qui ayant épuisé toutes les ressources de l’hypocondrie ,du télétravail et des « aides de l’Etat »,viennent se plaindre d’avoir raté leur vie …comme cet ado attardé qui, n’ayant jamais eu besoin de se préoccuper de son avenir passe le temps des séances à débiter la liste des métiers qu’il aurait pu envisager , s’il avait été moins dyslexique ou moins fai-néant ….cette encore jeune maman convaincue qu’elle pourrait sortir de son ennui chronique à condition de quitter Paris et son appart’ exigu pour Angoulême (grande maison avec jardin)… ce cadre de l’industrie pharmaceutique qui après 30 ans de bons et loyaux services vit dans la terreur d’être mise au rencart ou ce quadragénaire apparemment content de lui si ce n’est qu’il se demande s’il a bien choisi « la femme qu’il lui fallait » …

Alors , quel rapport avec la crise du coronavirus ,ses contraintes et ses enfermements ?

Simplement ,dépouillé de ses oripeaux , le roi ,comme dans ce conte d’Andersen dont j’ai oublié le nom, s’est découvert « tout nu » :réduit à remplir le caddie de papier toilette et de Fleury-Michon au super-marché ,à passer ses journées de télétravail à la maison à faire des statistiques dont il sait qu’elles ne serviront à rien , sans même l’espoir de retrouver ses collègues à la cantine pour soulager son mal de dos ,à passer les plus mauvaises heures de la nuit sous Doliprane parce qu’on n’a pas fait d’exercice de la journée ,qu’on a trop mangé ou trop bu et que ces gosses si mignons qu’on était contents de câliner sont devenus de petits monstres hurleurs qu’on aimerait bien pouvoir remettre à l’école …

A y bien regarder , ils souffrent tous du même mal :

Tout au dehors et rien au-dedans .

Nos gouvernants n’ont rien compris , qui résolvent tous les problèmes de la même façon :une subvention par-ci, une aide de l’Etat par -là ..sauf que non seulement ces coups de pouce au pouvoir d’achat ,outre qu’ils apparaissent dérisoires par rapport à la Dette Publique qu’ils engendrent ,ne font que nous rendre encore plus dépendants du manque qu’ils nous infligent .

« J’écris ton nom, Liberté » ,proposait Paul Eluard à tous ceux qui ,dans une période encore plus cruelle que celle que nous traversons aujourd’hui se proposaient de reprendre goût à la vie . ..

Aujourd’hui, quand nos patients viennent se plaindre de leur mal de dos, de leurs terreurs nocturnes ou de leur existence sans lendemain , je m’intéresse moins à l’histoire qu’ils s’apprêtent à me raconter qu’à leurs chances de survie :

Il y a ceux qui veulent vivre, et puis les autres .Et ce n’a rien à voir avec l’efficacité des vaccins pour lesquels les laboratoires se déchirent .

En termes thérapeutiques , cela peut nous inciter à délaisser les thérapies de la réparation pour celles du changement ,l’envie de vivre tout simplement ,à condition de savoir ce qu’on veut mettre dans cette envie-là.

Souvent ,quand j’entends mes patients me réciter les raisons pour lesquelles ils n’ont pas réussi leurs études , bien choisi leur métier ou la femme de leur vie ..je me dis qu’il y a là un effet pervers de la psychanalyse ,et peut-être la raison pour laquelle ,d’une certaine façon, elle a « mal vieilli . »

Loin de moi l’idée de mettre en doute ce qu’elle nous a apporté :elle m’a sauvé la vie , et par ricochet, celle de nombre de mes patients qui, sans elle, n’aurait rien compris en leur histoire .

Mais ce que je crois avoir repéré ,c’est que le « changement » -en quoi consiste finalement l’objectif de toute thérapie , n’intervient qu’à partir du moment où l’analyse se termine ,dans sa fonction de retour à l’Inconscient et de reviviscence du passé .

Faute de quoi, nous voyons nombre de nos patients se servir de leur analyse comme d’une justification de leurs erreurs et de leurs faiblesses .

Ce n’est pas cela qu’ils sont venus nous demander, mais de retrouver un sens à leur vie, l’envie d’avoir envie .Faute de quoi, nous passons à côté de leur demande ..qui n’est pas seulement de complaisance .

Ce que je veux dire aujourd’hui, c’est qu’il nous appartient de ne pas les laisser au milieu du guet , mais de les ouvrir sur d’autres perspectives ,surtout dans cette période où l’avenir nous semble bouché et les perspectives moroses..

C’est peut-être une nouvelle façon de concevoir notre « métier » ,mais aussi de lui redonner une fonction qui n’est plus seulement de l’ordre de la connaissance mais de l’existence.

C’est sans doute la leçon que voulait nous laisser Camus et sa philosophie de l’absurde :

La vie n’a aucun sens, sauf celui que nous lui donnons …

A votre disposition pour en débattre ,soit individuellement , soit en groupes de paroles ..

Michèle Declerck 06 03 55 92 94 ou micheledeclerck@gmail.com

77 rue du Cardinal Lemoine 75005 PARIS

« Changer la vie »

Les commentaires sont fermés.