Le procra­stinateur et les outils d’aujourd’hui

La procrastination ne date pas d’aujourd’hui.

Il y a toujours eu des écrivains qui n’ont pas écrit, des dessins restés dans les tiroirs et des maisons inachevées.
Plus communément, il s’agit de la tendance assez répandue qui consiste à remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même.
En ce sens, elle bénéficie d’une certaine complaisance qui s’exprime par exemple à travers cette chansonnette à l’accent provençal :
« Aujourd’hui peut-être, ou alors demain »
ce qui tendrait à l’assimiler à un certain goût pour le farniente, au demeurant bien sympathique.


Pour nous, psys, c’est autrement sérieux, au point qu’on peut assimiler la procrastination à une véritable maladie qui conduit à l’impuissance de mener à bien ses projets, y compris ceux qui vous tiennent le plus à cœur.
Nous disposons bien de quelques méthodes pour juguler ce qui constitue une véritable hémorragie du temps qui passe :
- l’approche existentielle, soit la prise de conscience de notre finitude qui fait que l’occasion qui nous est donnée aujourd’hui ne se reproduira pas demain
- l’approche comportementaliste qui tend à substituer au manque de constance du sujet une « autorité » venant de l’extérieur
- l’approche analytique avec la perspective que la reconnaissance de ce qui constitue nos « blocages » permettra de les libérer.
Force nous a été donné de constater que tous nos efforts, dans quelque sens que ce soit, restaient la plupart du temps impuissants devant cette peur de la confrontation à soi-même à laquelle se résume, en fin de compte, la procrastination.
Encore n’avions-nous pas supposé que nous nous trouverions brutalement exposés à ce constat que les nouvelles technologies, donc celles qui sont censées aller dans le sens de la productivité, risquaient de réduire encore nos tentatives .

 

Première séquence
Nous voici dans le métro, à une heure d’affluence.Debout, dans le wagon, une demi-douzaine d’ados ou de jeunes adultes, ne se différenciant les uns des autres que par quelque détail vestimentaire qui laisse supposer que certains ont dû renoncer à l’anarchie estudiantine pour le conformisme de l’entreprise.
Là où ils se ressemblent tous, c’est dans cet air de concentration béate sur le petit instrument plat au creux de leur main qui mobilise apparemment toute leur attention.
Avec un peu d’habitude, on arrive à les distinguer :

- il y a ceux qui sont dans la manipulation fébrile, et dont on peut supposer qu’ils sont accros à un jeu video à la mode, style « angry bird » ou « candy crush » ;

- il y a ceux qui alternent les temps de réception et de réponse et dont on peut supposer qu’ils sont en train de dialoguer avec leur petite copine au risque de la perdre en route ;
- il y a ceux qui, le casque sur les oreilles, dodelinant de la tête et battant de la semelle, se prennent pour leur D-J préféré …
Mais il est clair qu’ils ont tous trouvé le moyen de se trouver ailleurs, ailleurs de là où ils sont présentement.
Vous me direz que si c’est pour se trouver ailleurs que dans cette rame surpeuplée, le bénéfice peut paraître évident.
Il reste que nous avons là le premier degré de la procrastination :
la possibilité de s’évader de ce qui pourrait présentement nous occuper, de ce qui nous attend au bout de ce trajet, par exemple, ne serait-ce que pour nous y préparer.
Deuxième séquence :
Une heure plus tard : notre stagiaire en compagnie d’assurances, se retrouve devant son ordinateur, avec une série d’e-mails à éplucher et auxquels il doit impérativement répondre :
L’idée lui vient que tout cela peut attendre et qu’au passage, il pourrait bien consulter sa messagerie personnelle sur face book, apporter sa « patte » à ce blog auquel il vient d’adhérer, peut-être consulter un forum médical avec l’espoir d’y découvrir quelque information sur cette douleur dans le dos qui le préoccupe depuis quelque temps..
L’après-midi va passer ainsi jusqu’à justifier l’heure sup. qu’il va devoir assumer, sachant qu’elle risque d’être mise au compte de son manque de productivité plutôt que de son implication au travail.
Nous nous trouvons ici au 2ème niveau de la procrastination  :
le fait de se disperser sur des activités de divertissement plutôt que de s’attaquer à la tache qu’on avait programmée.
Troisième séquence :
Quelques heures plus tard encore.
Notre jeune cadre en entreprise, papa depuis peu, est rentré chez lui avec les meilleures intentions : Jouer avec son fils, évoquer avec sa compagne leurs projets d’avenir, ne serait-ce que préparer leurs prochaines vacances …
si ce n’est qu’à peine le repas terminé, il croise sa console de jeux et que la tentation est trop grande de reprendre le combat interrompu la veille, de retrouver les copains du réseau et cet univers virtuel qui est devenu sa propre famille.
Et peu importe si sa compagne s’endort sans lui et si son propre sommeil lui échappe jusqu’aux heures avancées de la nuit.
Nous sommes au 3ème niveau de la procrastination :
celui qui nous fait abandonner l’essentiel, en l’occurrence la simple attention portée aux siens pour des occupations plus ou moins ludiques, mais qui lui donnent au moins l’impression de « s’occuper » à quelque chose.

Nous avons là, à travers ces 3 séquences, les principaux « symptômes » qui signent la procrastination :


-l’évasion hors du temps et de la réalité
-le fait de se disperser dans des occupations périphériques en remettant l’urgent «  à plus tard »
-le risque d’oublier jusqu’à son projet de vie dans des divertissements improductifs.
Tout ceci qui est constitutif de la procrastination, n’avait pas besoin du Smartphone, d’Internet ou des PS de tous genres pour exister - ce ne sont jamais que des « outils »
mais il est clair que les candidats à la procrastination ont trouvé là autant de facilitations et de justifications pour leur permettre de suivre en bonne conscience leur tendance naturelle.
 Qu’il est doux de ne rien faire,
quand on a le sentiment de faire tout de même « quelque chose ».

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