Les Français malades de l’ennui

Entre deux ponts …
les Français malades de l’ennui

 

Une maladie qui n’avoue pas son nom, et pourtant …
Jamais autant qu’en ce mois de mai chaotique où ceux qui voudraient travailler en sont empêchés par ceux qui ne rêvent que de ne rien faire , l’ennui n’est apparu comme notre maladie de société. Et il est bien dommage que notre Président de la République si prompt à défendre les valeurs de l’action n’ait  pas inscrit ce problème dans ses projets de réforme. Sans doute ses conseillers en communication lui ont-ils fait observer que sa côte de popularité n’y résisterait pas…

 
Comme nous n’avons pas ce souci, nous allons donc parler de l’ennui, parce que c’est lui que nous rencontrons derrière les plaintes de la plupart de nos patients ,c’est-à-dire ceux qui sans se déclarer vraiment « malades », souffrent de maux assez invalidants pour qu’ils leur gâchent la vie, y compris pendant  les jours fériés et les ponts qui les traversent.
Nos confrères comportementalistes se sont d’ailleurs attelés à la tâche, décrivant 5 types d’ennui en fonction de l’état d’apathie auquel chacun correspond et qui peut aller du niveau d’éveil le plus bas à l’agitation improductive, croisé avec un niveau de « ressenti » passant de la douce indifférence à un sentiment de culpabilité désagréable.

 
Bien entendu, la situation la plus inconfortable est celle qui voit coïncider le plus faible niveau d’éveil avec le ressenti le plus négatif ,soit un vécu proche de la dépression .
Mais nous n’avions pas besoin de cette « classification » pour savoir que derrière nos multiphobiques, nos hypocondriaques, les victimes du burn et du bore out ,les déprimés chroniques et les prétendus « bipolaires », se cachait toujours cette même pathologie que j’appellerais « la maladie de l’ennui », celle-là même qu’ils sont allés soigner sur les routes  bouchonnées et dans les réunions de famille et dont ils vont revenir plus souffrants qu’ils ne sont partis .

 
Ce ne sont pourtant pas les « occupations » qui leur manquent.

 
Sylvie arbore un agenda bourré de rendez-vous ,chez l’osteopathe, l’orthophoniste ou dans son club de sport ,mais elle se retrouve seule le soir et pleure devant ses séries télé.
Cécile se remet de ses responsabilités dans la galerie d’expositions dont elle a la charge en participant 3 fois par semaine à une troupe de théâtre amateurs ,ce qui ne l’empêche pas , les soirs de « relâche , de se précipiter sur son frigo pour une de ces crises de boulimie qui compromettent définitivement la silhouette dont elle rêve .
Marie se donne à fond dans une association humanitaire ,dans l’espoir d’oublier son corps présumé fragile et ses préoccupations de santé ..qui continuent de la précipiter aux Urgences  à la moindre crise de panique .
Annie publie chaque jour une nouvelle photo d’elle-même, de son chien et de ses enfants jusqu’à oublier parfois de les conduire à leur cours de danse ou leur club de voile ..
Fred n’a pas encore atteint l’âge de la retraite ,mais il sent que son entreprise de restauration périclite et qu’il devrait inventer une nouvelle formule ou rechercher un associé plus jeune .Encore faudrait-il qu’il prenne la peine de se lever le matin …
Quant à Didier , il ne se donne pas autant qu’il voudrait à sa prépa d’hypokhâgne  préoccupé à l’idée que sa copine pourrait bien le quitter s’il continue à lui refuser de sortir en boite ..

 
Alors , que leur manque-t-il ?

 
..d’avoir lu les pensées de Pascal :
« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose,qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre »
et tous les philosophes-écrivains qui, de Sénèque à Moravia ont dénoncé l’ennui comme une donnée fondamentale de l’histoire humaine .
Encore faut-il considérer qu’il prend des figures différentes selon les époques et les sociétés .
Qu’y a-t-il donc de particulier dans les cas que nous avons cités qui nous a permis de parler de cet ennui d’aujourd’hui comme d’une véritable épidémie , qu’aucun divertissement ne saurait dissimuler ..
Sans doute, la banalisation même du divertissement  qui fait qu’on n’a même plus besoin de le rechercher , puisque tout s’applique à nous divertir  ,de la consultation des sites médicaux sur Internet ,à cette notoriété de star qu’on acquiert sur Facebook ou Instagram ,rien qu’en se photographiant sous son meilleur jour, à ce nombre fabuleux d’ « amis » qu’on peut rencontrer sans se donner la peine d’aller au-devant d’eux .
d’autant que ,  comme disent les gamins , « c’est gratuit » ...
comme c’est gratuit ou presque d’avoir tant de jours de repos à n’en savoir que faire ,mais auquel on ne renoncerait pour rien au monde , parce que , d’une certaine façon, c’est devenu notre seule richesse...  au point de nous en rendre malades .
« L’ennui naquit un jour de l’uniformité » et voilà pourquoi nos patients reviennent aussi maussades, fatigués , déçus  , de ces ponts de mai qu’ils ont tant attendus...

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