MORTS DE PEUR

 

L’histoire est connue ..celle de cet employé des Chemins de Fer qui, s’étant laissé enfermer par mégarde dans un wagon frigorifique ,a été retrouvé mort de froid une trentaine de kilomètres plus loin ,alors même que le système de refroidissement ne s’était pas déclenché .

 

Une même peur

C’est sans doute ce qui caractérise la peur humaine :

L’animal, lui aussi a peur ,peur de se voir menacé, lui ou son territoire, ou sa source de nourriture, ou ses petits .

Mais cette peur ne se manifeste qu’en présence d’un danger, ou d’un prédateur .

La peur humaine a ceci de particulier qu’elle se nourrit d’anticipation .et ceci rejoint de ce que nous dit Philippe Jeammet de notre conscience« réflexive  :

« Seul, de tous les êtres vivants, nous sommes conscients que nous allons mourir » 

Et nos patients n’ont pas tort de considérer qu’à l’origine de toutes leurs pathologies, qu’il s’agisse de phobies, du refus de grandir ou de donner un sens à sa vie, il y a toujours ce butoir du « devoir mourir un jour » .

 

Des figures différentes

Il reste que , selon les individus-et selon les époques, cette peur « universelle » peut prendre des figures radicalement différentes :

Dans les années récentes , et sans doute parce que la vie matérielle nous paraissait du moins dans nos sociétés- relativement « sécurisée » ,y compris dans la préservation de notre intégrité corporelle ,on a pu assister à une véritable « déferlante » de l’hypocondrie ,y compris de la part de ceux dont on l’attendrait le moins ,des trentenaires en pleine forme dont la seule faiblesse venait d’avoir été les enfants hyper-couvés de mamans hyperprotectrices .

Mais voici que les temps sont en train de changer …et ceci à la fois sous l’effet d’événements extérieurs , et de la médiatisation qui les a accompagnés .

Il a suffi de la révolte des « gilets jaunes » et des violences auxquelles elle a donné lieu pour s’apercevoir que non, l’appétit de consommation qui paraissait correspondre à une certaine conception du bonheur risquait de ne plus être assuré ,laissant la plupart d’entre nous complètement démunis face à ce qui représentait le prototype même d’une certaine « sécurité sociale » à savoir la bagnole individuelle ou la maison achetée à crédit .

D’où cette espèce de basculement qui fait passer de l’impuissance à la rage :

De l’impuissance face à la maladie à la rage vis-à-vis de ceux qui sont censés nous exploiter .

 

Mais c’est toujours de la même peur qu’il s’agit .

Et il ne faudra pas s’étonner si ,dans nos cabinets, arrivent de nouveaux plaignants , demandant justice au nom de l’entreprise qui ne rend pas justice à leurs mérites, du prélèvement à la source avec ce qu’il peut dissimuler, des ados dont on ne sait plus quoi faire, tout ceci pouvant d’ailleurs prendre la forme de conflit de générations ou de difficultés familiales ou de dépressions personnelles ..

Le problème est qu’il n’y a pas de choix véritable entre la reprise en mains et la destructivité ,si ce n’est que l’une est plus facile que l’autre ..

D’où sans doute une nouvelle affluence de plaintes paranoïaques ,de tendances suicidaires voire de maladies psychosomatiques qui ne sont que l’expression de vouloir se venger sur soi-même d’une déception fondamentale .

 

Quitte à la considérer autrement

C’est là sans doute une des difficultés de notre métier de thérapeute aujourd’hui : cette obligation de tenir compte de retournements violents qui , générés par des mouvements sociaux et la médiatisation qu’ils entraînent , peuvent donner lieu à de nouvelles formes de pathologies qui échappent tant à la sphère médicamenteuse qu’à nos techniques habituelles, qu’elles soient psychanalytiques, comportementalistes ou psycho-corporelles ..

Il y a là sans doute une invitation à reconsidérer le rôle des émotions et la façon dont nous pouvons nous en servir à la fois peut-être pour les écouter, les réguler et les orienter ..autant de dimensions dans lesquelles les neuro-sciences(et ceci concerne très directement la formation des thérapeutes) seraient de nature à renouveler une approche restée encore trop souvent intuitive .

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