Ne pas confondre : Hypocondrie et psychosomatique

Ne pas confondre :

 

Hypocondrie et psychosomatique

Je crois que je n’en finirai jamais avec l’hypocondrie,ou plus exactement avec les hypocondriaques :non pas tant que la maladie ait évolué en tant que telle :

Elle est restée schématiquement ce qu’elle était au 4ème siècle avant J-C :une sensation douloureuse non repérable à l’examen clinique , et qui par conséquent se prêtait à toute une fantasmagorie d’interprétations .

Non, ce qui a changé et sur quoi je m’explique dans un ouvrage à paraître prochainement ,c’est l’extension considérable que, sous l’effet de la médiatisation, on a donné au terme « hypocondrie » , de sorte que tout souci exagéré de sa santé ,tout malaise bizarre dont on identifie pas la cause ,relève de l’hypocondrie …

Voire ..

Natacha souffre réellement d’une ankylose de la hanche qui la prive de cette passion du velo qui témoignait jusqu’ici de son ardeur à vivre .

Sami souffre réellement de ces troubles urinaires qui perturbent sa vie sociale et affective

Dominique souffre réellement de ce syndrôme de la bouche sèche qui lui enlève tout appétit

Et pourtant, tous ont atterri chez moi avec le même diagnostic :

Ce sont des hypocondriaques, donc des malades imaginaires, puisqu’ils souffrent de troubles que la médecine ne connait pas.

En fait, on s’aperçoit à l’usage qu’ils souffrent de la même déficience :l’incapacité d’exprimer leurs émotions , voire de les ressentir autrement qu’en faisant parler leur corps

C’est ce qu’on appelle l’alexithymie-terme inventé par l’américain SIFNEOS mais popularisé en France par de nombreux travaux dont ceux menés à l’université d’Aix-Marseille sous la direction du professeur Jean-Louis Pedinielli :

 Le sujet ne donne pas l’impression de participer émotionnellement aux situations qu’il évoque .

Peu de paroles spontanées, de manifestations émotionnelles ,absence de fantasmes, relation pauvre avec le thérapeute ,pas de mots pour les émotions.

Je me souviens de Pascale, venue consulter pour une endométriose et dont la plainte avait fini par émerger alors que je recherchais en vain un sujet d’intérêt autre que sa fragilité supposée :

« Je n’ai d’émotion pour rien, ni la lecture,ni la musique,ni le théâtre,rien qui ressemble à une émotion .. » 

Et ceci avait commencé très tôt dans l’enfance ,avec le constat que parler était dangereux quand le père était violent, et qu’il valait mieux s’entraîner à taire ses émotions .

Dans son livre « Théâtres du corps » , la psychanalyste Joyce Mac Dougall,évoque sa propre histoire quand , petite fille de 5 ans , elle était prise d’un urticaire géant chaque fois qu’elle arrivait en vacances dans la ferme de ses grands-parents ,dans le Sud de la Nouvelle Zélande, urticaire qu’on attribuait à son goût excessif pour le lait trop riche des vaches Jersey qui constituaient l’essentiel du troupeau…

Jusqu’au jour où il fallut bien reconnaître que cette allergie avait à voir avec l’aversion qu’elle ressentait pour une grand’mère autoritaire, ce qu’elle avait fini par exprimer dans son langage enfantin :

« Ce n’est pas le lait qui me fait des bobos à la peau ,c’est Mater(surnom donné à la grand’mère toute-puissante et en conflit permanent avec son entourage) »

Moi-même je me souviens d’un jeune patient d’une trentaine d’années qui présentait tous les symptômes d’un ulcère à l’estomac ,alors que selon la formule de la médecine traditionnelle, « il n’avait rien »

..jusqu’au jour où il m’a raconté combien à la mort de son père il avait souffert de voir sa mère avec un nouveau compagnon qui l’avait en quelque sorte rendu lui-même inutile dans sa fonction protectrice .

Les mots étaient clairs :

« J’ai ressenti, m’a-t-il dit, comme un trou noir à l’estomac »

Il m’ a suffi d’interpréter , et, effectivement, à partir de là, les douleurs ont disparu et il a pu renouer avec une vie affective personnelle .

Rien de miraculeux ,si ce n’est que mon patient avait pu exprimer par la parole ce que jusque là il n’avait pu dire que « par le corps ».

Je ne prétend pas ici redécouvrir la psychosomatique , dont l’école dite de Paris, autour de Pierre Marty nous a fourni de nombreux témoignages , mais par rapport à l’hypocondrie , dire ceci :

Tous les hypocondriaques ne sont pas des « malades imaginaires » :il en est parmi eux qui , du fait de leur incapacité d’exprimer leurs émotions ,se sont servis de leur corps pour parler à leur place .

Il m’a paru très important d’y insister, parce que la différence est lourde de conséquences non seulement sur le plan diagnostic, mais sur le plan thérapeutique –où il va s’agir de repérer ce que symboliquement leur corps a voulu exprimer ce qu’il n’osaient pas dire .

D’où peut-être l’intérêt d’une approche analytique là où on pouvait penser qu’elle n’avait pas lieu d’être ...

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