Nous ne sommes pas des anges non plus…

 « Nous ne sommes  pas des anges non plus … »

 

Cet article m’a été inspiré par la lecture d’un récent ouvrage de Martin Winckler connu pour avoir été l’auteur de « La maladie de Sachs » et qui depuis s’attache à dénoncer les « tares » de la médecine française .

Je n’épiloguerai pas sur le contenu de ce livre ,au titre évocateur « Les Brutes en Blanc »notamment dans la mesure où , s’il comporte une part de vérité , quand il dénonce notamment la part du mandarinat dans le système medico-hospitalier français , il se caractérise  à maints endroits par la partialité des informations recueillies et des opinions exprimées .pour poser le problème sur un plan plus large qui n’est pratiquement pas abordé par l’auteur et qui serait  :

« De la difficulté d’être soignant »

Et notamment d’être soignant ..aujourd’hui.

Il se trouve que le jour même où j’ai entrepris la lecture de ce livre , je venais de me faire insulter par un patient qui me reprochait de « mal lui parler »(ce ne sont pas les termes exacts)en même temps que j’avais assisté au désarroi d’une autre de mes patientes , médecin considéré dans sa spécialité ,qui venait de me dire qu’elle avait décidé d’arrêter son travail « parce qu’elle n’en pouvait plus » .

Ce qui m’a incitée à revoir la question sous deux aspects , à savoir :

-que la difficulté de la relation médecin-patient aujourd’hui n’incombe pas de façon unilatérale au médecin lui-même

-et que cette difficulté ne se limite pas à la profession médicale à proprement parler, mais à tous ceux qui psychothérapeutes, sophrologues ou assistants « sociaux » font aujourd’hui profession de « soignants »

Nous verrons que le problème ne tient pas seulement au caractère « inégalitaire » de la situation , mais aussi à l’évolution même de notre société notamment dans son rapport à la santé ,au sens le plus large du terme. ..

au point que s’installe dans le rapport thérapeute-patient  ,ou plus précisément en ce qui nous concerne, dans le rapport psy-patient une nouvelle violence, parfois insidieuse, parfois brutale ,qui fait que « les brutes » ,pour reprendre le titre de l’ouvrage de Martin Winckler , ne sont pas nécessairement du même côté …

Ce qui a changé

I)Une nouvelle violence du côté de la demande

1)Une demande de plus en plus invasive,

ne serait-ce que parce qu’elle est informe ,voire informulée :

« informe » ,dans la mesure où elle va s’étendre du moindre sentiment de « malaise » ,telle la fameuse « dépression saisonnière »

à des symptômes franchement invalidants, comme ces manifestations hypocondriaques qui empoisonnent l’existence de nos patients et de leur entourage .

Nous sommes passés du « tout médical » au «  tout psy ».

D’où une obligation de réponse qui jusqu’à présent, était réservée au corps médical à proprement parler .

2) adressée  à des professionnels mal identifiés :

de sorte  qu’on peut comprendre les hésitations des patients

-entre les différentes « chapelles » qui se disputent ses faveurs

-le no man’s land du paramédical

-mais aussi  les faiseurs de miracles du développement personnel

-et les vocations plus ou moins improvisées

dont témoigne l’invitation de cette sophrologue qui, dans les couloirs du métro

vous incite à  « à changer de vie , changer de métier »

3) et disqualifiés par là-même

d’autant qu’ici, la surenchère entre soi-disant  spécialistes

n’est pas compensée par l’appel au « médecin-référent »

comme c’est le cas-plus ou moins - en médecine …

Certes, on pourrait penser que ce devrait être le rôle du psychothérapeute

qui, lui, a reçu la formation de base nécessaire pour formuler un diagnostic

et orienter son patient vers la pratique qui lui semble la plus adaptée .

mais l’expérience montre que c’est encore trop rarement le cas ..

 

2) Une nouvelle exigence  quant à la réponse attendue

1)L’urgence des résultats

telle qu’elle se trouve transférée  de notre société de consommation

dans un domaine qui demande par définition du temps et de la prudence

sauf recours aux prouesses de l’industrie du médicament

effets secondaires compris

 

2) L’équation dépense/remboursements/effets escomptés

Où  nous reconnaissons d’emblée l’amateur de supermarché :

Combien ça coûte ?Combien de séances ?Pendant combien de temps ?

Remboursements  Secu ou  Mutuelle ou  CMU ?

 

3)La mise en concurrence systématique

d’autant que  les « outils de la recherche » ne manquent pas :

Internet, Pages Jaunes, « Choisir son Psy »

blogs et  forums des réseaux sociaux …

qui justifient le désordre de la démarche :

rendez-vous non tenus

ou reportés sine die (et sans prévenir )…

3)D’où le vagabondage thérapeutique

-avec ses conséquences :

Du côté du patient 

L’absence de  fidélité , les cures écourtées ,

Une impression d’inutilité

Du côté du  psy

La difficulté d’une vraie relation de transfert

et d’un travail « dans le temps »

De part et d’autre

L’impossibilité d’envisager une « œuvre » commune

Sans laquelle il n’est pas de thérapie

 

avec quelles conséquences ?

 

1)Un rapport  devenu conflictuel

fait de méfiance et de suspicion tel qu’il se manifeste déjà dans le rapport médecin-malade

et il faut reconnaître qu’à cet égard les préventions qui se manifestent à travers le livre de Martin Winckler

mais aussi des films comme Hippocrate ou 120 battements par minute

ainsi que la médiatisation de certains faits divers vont dans ce sens..

2) Une profession dévaluée

notamment par le fait que n’ayant pas le même niveau de dangerosité (voire…) que certaines spécialités médicales ,elle  peut se tenir momentanément à l’abri des vrais conflits quitte à y perdre sa légitimité ,

et à entretenir une concurrence déloyale en termes de formation et de compétences

le problème étant que ce sont  ceux qui croient en ce qu’ils font qui risquent d’y perdre le plus :Cf. la propagation des burn out ou la désertion des vocations

3) Des pratiques « approximatives »

telles que pourrait les prodiguer une épaule secourable

et qui ne demandent aucune technicité

à l’exception d’ une boite à outils de surface

1)IL y a d’abord cette fameuse « écoute »qui sert de paravent commode

 à nombre de psys débutants ou « hésitants » :

« J’écoute , donc je suis thérapeute » .

Sauf que nous savons que ce n’est pas vrai

-d’une part, parce que cette écoute n’a d’intérêt

que si elle est interprétée

-et que si elle donne lieu à une réponse .

C’est en  ce sens, qu’il n’y a pas d’écoute « bienveillante :

Tout juste une écoute « vigilante »

2Juste après ,mais plus dangereuse parce qu’engagée,

Intervient l’attitude « compassionnelle »

autrement dit, la réception de la plainte

La plainte , c’est beaucoup plus que l’écoute .

C’est l’écoute certaine d’avoir été entendue ,

 « Je vous ai entendu, je vous plains et je vous comprends . »

Et ici, nous avons viré de bord et donc de fonction

s Je suis ,inconditionnellement, de votre côté ».

Soit du côté d’une présumée « victime »

3) Tout ceci très éloigné d’un comportement professionnel

qui ne peut être :

-ni du côté de la passivité : « l’écoute »

-ni du côté de la compassion :« le parti-pris »

mais essentiellement dans cet exercice d’équilibre

qui consiste à s’inscrire à bonne distance du patient

de manière à préserver toute la marge  d’intervention  nécessaire .

 

Alors ,bien sûr que nous sommes mal  à l’aise

-face à cet ex-patient qui aurait conservé dans son caddy les articles qui lui paraissent du meilleur rapport qualité-prix ou dont les emballages lui auraient paru les plus séduisants

-face à cet autre patient qui, impressionné par les titres des magazines  ,se serait persuadé que cette impuissance à vivre dont il souffre depuis des années, pouvait être traité par un régime alimentaire à base de  régime végétarien, ou de son contraire

-ou encore de tel autre qui , séduit par la prose de tel adepte de la méditation aurait aperçu là son salut , pour le prix, somme toute modeste ,d’un ouvrage en librairie .

Bien sûr que nous savons bien que tout cela est faux, archi-faux, que les  caractères  sont construits  par l’histoire infantile, qu’il y a des comportements qui n’en finiront pas de se répéter parce qu’ils sont l’écho de traumatismes inconscients , parce qu’enfin et malheureusement , il y a des blessures irréversibles,

Comment ne pourrions-nous pas nous révolter contre ce faux-savoir qu’on nous oppose, issu des sites Internet ,des émissions de Télé et des articles de magazines, pas tant , comme on pourrait le croire par un désir d’avoir « raison »,mais tout simplement parce que dans ce domaine , tout cas reste individuel, et qu’aucune recette n’est transposable .

Alors , qu’on ne nous en veuille pas si parfois ,le soir, à l’issue d’une journée où nous avons souvent essayé en vain de persuader nos interlocuteurs qu’il n’y a pas de recette miracle ni de changement qui ne passe par eux-mêmes, nous avons, parfois, envie de baisser les bras.

 

« Nous ne sommes pas des anges non plus.. »

 

 

 

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