Quelques contes de la folie ordinaire

 

Quelques contes de la folie ordinaire …..

Sans doute, ce propos n’aurait-il pas eu lieu d’être, tant il est admis que la folie n’est pas un lieu « ordinaire » ,mais au contraire , le contrepoint de ce que l’on peut s’attendre à rencontrer dans la vie courante ,donc dans la vie ordinaire ..

si ce n’est que la vulgarisation médicale ,la médiatisation dont s’entoure désormais tout ce qui jusqu’à un temps récent ,était entouré d’un certain secret, a changé la donne .

Ce ne sont plus simplement les maladies « physiques » ,quel que soit les noms savants dont on les affuble ,et le mystère dont on les entoure ,mais la maladie mentale elle-même qui se trouve livrée en pâture au grand public .

Ainsi ,est-il devenu courant de voir arriver dans nos cabinets des patients qui nous assènent des diagnostics dignes des services spécialisés des hôpitaux psychiatriques :

« je suis bipolaire ,voire « bipolaire, version dépressive »

« le médecin qui suit mon fils pense à la schizophrénie »

ou encore « j’ai toujours su que j’avais un noyau psychotique .. »

La raison voudrait que nous les dirigions vers ce qu’ils sont venus nous demander ,c’est-à-dire un enfermement dans la maladie mentale avec ce qu’elle comporte d’empêchement à vivre ,voire d’intoxication par des médicaments autrement plus redoutables que la panique qu’ils sont censés soulager .

Mais un autre motif nous suggère de ne pas nous laisser entraîner dans cette dérive collective ,s’agissant de nous permettre d’entendre ce message qui emprunte les « gros mots » de la folie tout en sachant qu’il est question d’autre chose et que c’est dans cet entre-deux rives que nous allons pouvoir continuer à faire notre métier .

Nous allons vous proposer de rencontrer quelques patients qui, à force d’émotions incontrôlées, de paniques soudaines ,de sentiments d’étrangeté ,mais surtout et essentiellement du fait d’une vulgarisation débridée et de faux savoir exposé en sont venus à couvrir leurs difficultés de vie par des manifestations pathologiques qui pourraient, en fin de compte les entraîner vers cet ultra- monde qui est celui de la folie.

Dr Jekyll et Mister Hide

Voici venir le premier personnage ou plutôt notre premier « cas » dans la mesure où il illustre parfaitement cette hésitation que nous pouvons avoir désormais face à ce que nous pourrions appeler « un agent double »

Très correctement habillé, costume bleu foncé et cravate blanche, chaussures impeccablement cirées ,il « présente bien » comme on dit , si ce n’est qu’il est immédiatement dénoncé par son accent traînant des mecs de la Cité .

Il m’a été envoyé par son frère, conseiller de clientèle dans une banque d’affaires, inquiet de le voir « aller si mal », sans pouvoir m’expliquer de quoi il s’agissait .

Il y a maintenant 10 ans que je « soigne » Ahmed et je commence à savoir de quoi il s’agit sans que cela m’aide beaucoup pour autant .

Il n’y a pas si longtemps que s’est introduite ,comme une 3ème dimension entre psychoses et névroses ,cette catégorie intermédiaire appelée tantôt « borderlines », tantôt «  cas limites » venue apporter un doute dans la théorie classique selon laquelle il n’y a pas de passage entre névrose et psychose et que tout ce qui n’est pas du domaine de l’une est du domaine de l’autre .

Ahmed en est une parfaite illustration.

Entré dans mon cabinet avec un franc sourire et un abord bienveillant ,il est capable ,dans le quart d’heure qui suit et sous le coup d’on ne sait quelle émotion, de proférer des propos haineux à l’égard de son entourage et du monde entier qui interdisent tout effort d’interprétation .

Le problème est que ces « sautes d’humeur » se reproduisent à l’échelle de son existence et en particulier dans son comportement professionnel .

Le processus est pratiquement toujours le même :

-chauffeur de cars ,il vient d’intégrer une nouvelle entreprise pour laquelle il manifeste un réel enthousiasme :c’est la société dont il rêvait

-mais, rapidement, les choses se gâtent :

Les véhicules sont mal entretenus, les plannings en désordre, les rapports entre les gens détestables ,autrement dit tout est à revoir et en particulier tout irait bien mieux s’il était le patron ..ce qui fait qu’il commence à distribuer ordres et critiques ,jusqu’ au jour ,où parce qu’il a dépassé les bornes , il se trouve licencié sans explications ..à moins qu’il ait pris les devants .

Le problème est que je ne tarde pas à m’apercevoir que le processus se répète à un rythme accéléré ,le point optimum étant atteint le jour où il enferme à clé son directeur dans son bureau pour un jour de congé qu’on lui avait refusé .

Il ne me reste qu’à assister à la dégringolade dont j’essaie en vain de parer les effets funestes que je ne prévois que trop bien .

Mais tout se passe comme si Ahmed était incapable de tenir compte des expériences passées pour anticiper l’avenir .

Je reconnais ces malades dont nous parle Damasio qui semblent manquer de ces « marqueurs somatiques » qui permettraient de les avertir des dangers qu’ils ont déjà rencontrés et dont ils se montrent incapables de tenir compte .

Est-il fou, Ahmed ?sinon, qu’est-ce qui le pousse à se précipiter avec cette inconscience dans la catastrophe annoncée ?

A mon avis, quelque chose de beaucoup plus fort que les dangers qui le guettent, l’envie déraisonnable d’avoir raison envers et contre tous, et au-delà de redresser l’ordre du monde même si cela ne doit s’exprimer qu’à travers la conduite d’un autocar ou l’entretien d’un essuie-glace ..

Françoise et son hochet

La persévérance n’est certes pas ce qui manque à Françoise ,suspendue de 8H du matin à 8H du soir au bout de ficelle qui lui permet, de sa fenêtre, de mettre sous les yeux des passants étonnés le gobelet de carton où ils sont censés déposer leur tribut en cigarettes ou en menue monnaie ,qu’elle va faire remonter vite fait jusqu’au premier étage .

En fait, elle n’intéresse plus guère que les touristes, espagnols ,américains ou néerlandais ,les gens du quartier s’étant assez vite désintéressés de l’animation qu’elle apporte ainsi à une rue par ailleurs assez calme au point qu’elle en constitue pour ainsi dire la seule attraction .

Il y a déjà quelques années , alors que je venais d’emménager dans l’immeuble voisin, j’ai eu la curiosité d’aller y voir de plus près .

Lassée de l’entendre « pleurer famine »,je me suis fait confectionner au café d’en face un copieux sandwich jambon beurre que je lui ai porté, toute fière de ma générosité .

..si ce n’est qu’à peine franchie la barrière de bois qui l’empêchait de sortir ,j’ai compris ce qu’il en était :le coin cuisine , auquel il semblait qu’elle n’eut pas accès ,était occupé par un gigantesque frigo où était entassé un lot de provisions capable de nourrir pendant toute une semaine les pensionnaires d’un restau du cœur :

bouteilles de vin, fromages d’un peu partout, sardines bretonnes ou cassoulet toulousain, dans un désordre qui témoignait de la générosité des commerçants de la Contrescarpe pour celle qui, il n’y a pas si longtemps ,quand elle pouvait encore marcher,faisait le tour de leurs boutiques pour y remplir son sac .

J’hésitais entre ma colère de m’être laissée avoir et mon admiration pour une stratégie aussi habilement combinée et parfaitement maîtrisée .

J’ai passé toute la soirée chez Françoise ,en écoutant le récit chaotique d’une existence entre études de psycho et création poétique , tout ceci mâchonné avec ce qu’il lui restait de dents et entrecoupé d’un refrain où je distinguais « cigarettes, cigarettes » ou encore « Marlboroo » me rappelant qu’il me restait à me propulser jusqu’au tabac du coin pour qu’elle n’ait plus besoin de moi, et que je me débarrasse d’elle .

Je ne suis plus jamais retournée chez Françoise ,mais tout de même ,je me suis posé la question : Folle, ou pas folle, Françoise ?

-Folle, à coup sûr , dans son comportement, car qui d’entre nous serait capable ,d’agiter toute la journée un gobelet au bout d’une ficelle ,pour en récolter quelques mégots ou quelques pièces jaunes ..

-Folle ,pas tellement ,parce qu’il fallait une certaine ingéniosité pour transformer la « manche » ambulatoire à laquelle elle se livrait auprès des commerçants du quartier en cette espèce de démarchage à domicile qui lui avait permis de poursuivre son activité après son accident ..

J’avoue que je ne sais pas , et qu’il m’arrive de penser qu’il y a là des choses que la raison et la folie ignorent ..et que les manuels de psychiatrie sont loin d’avoir abordé ..parce comme le proclamait Shakespeare , « Il y a plus de choses sur terre et sur la terre, Horatio, qu’il n’en est rêvé dans toute votre philosophie »

Et si j’étais psychotique

Céline ne donne pas envie de rire..

Elle est profondément triste .très maigre, avec un profil d’anorexique ,elle vient au nom de ce qu’elle appelle sa « psychose » :sentiments d’étrangeté ,de dépersonnalisation, impression de ne pas être là où elle devrait être ,donc du bord de la folie ..

La situation s’aggrave du fait que s’étant orientée vers des études de psycho, elle s’est passionnée très tôt vers la dimension qui pouvait lui apparaître comme la plus inquiétante, mais ,partant la plus « intéressante » ,à savoir la psychose .

A partir de là , et d’ailleurs sans s’attarder pour l’instant à ce que le terme pourrait recouvrir, on retrouve là les signes même de la phobie :

-la crainte d’être malade , certes et d’une maladie d’autant plus grave qu’elle nous menace dans notre être même ,dans notre sentiment d’identité et de personnalité

-mais en même temps cette « fascination » pour cet autre monde qui dépasse ce qu’on pourrait en imaginer .

On ne s’étonnera pas de ce que Céline ,après avoir terminé ses études de psycho ,ait recherché un stage dans un service hospitalier, plus précisément dans un hôpital psychiatrique ,et plus précisément habité par des « psychotiques »

Dès lors ,les frontières s’estompent :on lui a confié le suivi d’une schizophrène qui lui fait peur autant qu’elle s’y attache de sorte qu’on ne sait plus qui est la plus malade des deux .

En réalité , rien ne se passe vraiment , sauf en un jeu d’identifications où elle se voit affublée successivement des attributs les plus divers ,ou en ce drame silencieux où les sentiments ont perdu tout sens si ce n’est celui de leur violence .

Il est clair qu’à ce train- là, Céline a beaucoup de mal à se retrouver, sinon qu’elle se sent ballotée par les vents contraires de la folie contre lesquels elle n’a bien entendu pas été entraînée à se prémunir .

Apparemment, sa tutrice ne lui est d’aucun secours, pas plus que les réunions hebdomadaires du service ,où elle se sent incapable de produire quelque chose qui ressemble à un compte-rendu.

En fait, elle n’a pas grand’chose de grave, Céline, sinon ce sentiment de dépersonnalisation qui accompagne les dépressions même légères .

Elle est malade de cette obsession de la maladie psychique-tous niveaux confondus- qui est en train, vulgarisation oblige, de prendre le relais de l’hypocondrie « physique »,dont on a peut-être épuisé le vocabulaire ..

La bouffe et quoi d’autre ?

Si je n’étais déjà-plus ou moins anorexique-je le serais devenue en écoutant Sylvie me raconter ce qui remplit sa tête et ses journées .

Elle a quelques circonstances atténuantes : diabétique de bonne heure ,elle a connu toutes les vicissitudes qui accompagnent ce genre de malédiction ,dont en particulier une surdité précoce qui en l’isolant du monde l’ont conduite à la conclusion qu’elle était vraiment un être à part, méritant tous les égards dus à son état .

Dès le départ, nous avons mené une singulière thérapie ,elle s’appliquant à lire sur mes lèvres les propos que de mon côté je m’efforçais d’articuler .

Avec le temps, les choses se sont améliorées , en particulier grâce à un système d’implants et de microprocesseurs qui fait qu’aujourd’hui elle entend-à peu près-comme tout le monde. Mais curieusement ,ce qu’elle et son entourage ont pu considérer comme des progrès ,sensibles dans ce qu’on appelle « la vie de tous les jours » se sont traduits par un appauvrissement de son intériorité .

Voici trois ans qu’elle ne lit plus rien d’autre que ce bouquin de Katherine Pancol où il est question de crocodiles aux yeux jaunes et dont je me demande si nous verrons un jour la fin .

En fait , depuis qu’elle « va mieux » ,et effectivement , elle se porte -physiquement de mieux en mieux, Sylvie n’est plus préoccupée que de la conservation de cette précieuse santé , avec ces 2 pôles qu’elle appelle respectivement « le sport » (en salles, s’entend)et le « bien manger ».

Tandis que son agenda se noircit des rendez-vous chez l’osteopathe ,l’orthophoniste et les coachs en tous genres ,l’utilisation de son portable se limite aux applications qui vont lui permettre, au supermarché, de vérifier la composition et la nocivité éventuelle des menus de la journée .

Il me restait à découvrir la tristesse d’un dîner en tête-à-tête auquel j’avais eu l’imprudence de me laisser prendre avec la piqûre d’insuline sous la table ,les avantages comparés de ses différents coachs et les rapports qualité-prix des cantines de son administration …

Je me sens coupable,sans savoir dire de quoi , de toutes les vies pauvrement vécues que je n’ai pas su réparer ..

ALORS , SONT-ILS TOUS DEVENUS FOUS ?

Ces gens finalement semblables à bien d’autres ,tant qu’ils n’attirent pas notre attention …

Et quel service psychiatrique serait susceptible d’accueillir Ahmed et son refus de se prendre en charge ,Françoise et son hochet diabolique ,Céline et son fantasme psychotique, Sylvie et son obsession de la bonne bouffe ?

Dès lors,il ne faudra pas nous étonner de les retrouver dans nos cabinets (pas tous,car tous ne se déplacent pas..)n’ayant pas trouvé d’autres endroits pour déposer leurs plaintes .

De fait, nous leur trouvons un air de connaissance :

-l’attention excessive portée au moindre signe d’étrangeté

-le sentiment d’être au centre du monde

-la panique à bord à la moindre émotion

-la recherche affamée des informations les plus contestables

-l’hyperfréquentation médicale (neurologique,psychiatrique )

-et la quête anxiogène de diagnostics improbables ..

Bien sûr que nous les connaissons, et de longue date .

Nous avons reconnu ,sous leurs nouveaux déguisements

nos hypocondriaques ….

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