Un projet, sinon rien

Lors de notre précédente séance, nous avons beaucoup insisté sur le fait que

le choix d’une vie ,avec ce qu’il implique parfois de « redéploiement »  se confondait souvent avec le choix d’un métier, au sens noble du terme, avec ce qu’il implique d’une vocation reconnue dans l’inconscient de l’histoire infantile.

Ce faisant, nous avons pu mettre en évidence le rôle que pouvait jouer l’écoute et l’interprétation de la « psy » dans la détection et la reconnaissance de cette vocation.

Pour autant, si nous nous étions arrêtés là, nous n’aurions accompli que la moitié du chemin, tant il est avéré que beaucoup de vocations ou présumées telles sont restées lettre morte, faute d’un projet capable de les concrétiser.

J’avais rencontré Christine dans un groupe de paroles qu’elle était venue rejoindre dans l’espoir de se libérer d’une timidité pathologique, concrétisée par une incapacité de s’exprimer en public de par sa voix chevrotante et pratiquement inaudible et de cette façon qu’elle avait de rentrer les épaules comme pour se faire oublier.

Les choses avaient un peu évolué, grâce à des exercices vocaux et des stages de théâtre amateur, mais les résultats étant insuffisants à mon sens -se soldant par quelques efforts de bénévolat auxquels elle parvenait à se rendre utile, à condition de ne pas avoir à « ouvrir la bouche », je décidai de précipiter le mouvement en introduisant une approche analytique en face à face où je lui proposais de me raconter son histoire.

Elle ne se fit d’ailleurs pas prier, tant elle avait à dire sur cette mère castratrice

qui considérait qu’elle avait « foutu sa vie en l’air » à cause de ses enfants ,que l’homme qu’elle avait fini par épouser n’était plus ou moins qu’un débile mental, et qu’elle-même ,Christine n’était que la plus « conne » de ses 3 filles .

Je l’ai suivie ainsi autour de longues séances ponctuées de reniflements à partir desquelles je m’étais autorisée à penser que Christine était « au clair » avec les origines de son renfermement masochiste, et que le temps était venu de passer à une phase plus active.

S’en était donc suivie une période encourageante où on avait assisté à une véritable « reprise en mains », tant sur le plan professionnel où elle réussissait progressivement à s’exprimer en réunions que sur le plan personnel où elle paraissait décidée à se libérer d’un individu à la fois falot et violent, qui paraissait bien décidé à vivre à ses crochets tout en ne ratant pas une occasion de l’humilier en public.

Nous avions même répété plusieurs fois la scène où elle lui annonçait « Je ne t’aime plus. Il est temps de se séparer. »

Quelle ne fut pas ma « mauvaise » surprise quand, au retour des vacances,

qu’elle avait passées auprès de parents marqués par l’âge et accaparés par la vente de leur vieille maison ,et de deux sœurs plus amères l’une que l’autre qui ne cessaient de ressasser les histoires de famille ,elle était ressortie de là plutôt fière d’elle ,ayant réglé leurs comptes aux uns et aux autres ,avec le sentiment qu’elle ne s’en était pas si mal tirée …au point qu’elle avait décidé de garder sous son toit l’ancien copain , histoire de lui faire payer les humiliations passées.

J’étais catastrophée.

Ce n’était même pas la peine que je lui montre à quel point elle était en train de reprendre à son profit les histoires du passé , comment elle était devenue cette mère triste et avaricieuse ,prête à en découdre avec un mari débile et des filles ingrates ..elle savait tout cela aussi bien que moi , même avant moi, qui n’avait pas compris que ce qui l’intéressait, ce n’était pas le projet de nouveau départ auquel j’avais pu rêver ,mais cette revanche sur un passé qu’elle ne voulait à aucun prix oublier .

Je crois que ce fut là une de mes plus sévères défaites qui m’ôta jusqu’à l’envie d’aller plus loin.

Si je me suis attardée sur ce cas, ce n’est pas seulement en raison du souvenir pénible que j’en ai gardé, mais pour montrer que, quelle que soit la force apparente des motivations repérées, elles peuvent s’écrouler brutalement faute de projet dans lequel les synthétiser.

Il fut un temps où, notamment dans certains milieux analytiques, il était de bon ton de proclamer qu’il ne fallait pas « avoir de projet pour son patient ».

Comme si la situation analytique, par ce qu’elle comporte d’intimité et d’attention à l’autre, excluait par là même cette fonction d’accompagnement et de soutien dont on a pu faire par ailleurs les facteurs-clés de la « résilience ».

Toujours pour ceux ou celles qui ne seraient pas familiarisés avec ce vocabulaire,

la résilience est une notion développée par le neuropsychiatre Boris CYRULNIK

selon laquelle même des sujets frappés par une enfance malheureuse ou un traumatisme brutal peuvent « récupérer » leur envie de vivre et leurs chances de se reconstruire.

Je maintiens pour l’avoir vécu que c’est dans les différentes étapes de la réalisation du « projet » que nous avons besoin du soutien même silencieux de celui ou de celle qui en avait éveillé en nous l’intérêt – au risque de se sentir tout à coup abandonné, démuni, si l’autre paraît s’en désintéresser.

Encore faut-il comprendre de quelle nature peut être ce soutien.

Sans doute ne faut-il pas se le représenter comme une programmation de type comportementaliste qui amènerait le patient, à condition qu’il fasse bien ses devoirs et ses exercices, au résultat espéré, mais à une présence plus subtile qui lui permettrait de ne pas désespérer quand l’objectif paraît s’éloigner, et surtout à ne pas perdre son « estime de soi » -qui n’est pas la « confiance en soi » (nous aurons l’occasion d’en reparler) sous prétexte qu’il a manqué une marche.

A ce propos, me revient souvent en tête la devise de Guillaume d’Orange, le héros national des Pays-Bas, qui envers et contre tout, avait décidé de libérer son pays de la domination espagnole :

« IL n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».

C’est dans ce contexte, et grâce à cette intuition des forces et des faiblesses que nous avons acquis de celui dont nous sommes devenus en quelque sorte le coéquipier et que seule une longue cohabitation peut permettre qu’il va pouvoir écarter les embûches de son chemin.

Car il y a encore très loin de la découverte d’une vocation à la conception d’un projet, voire à la réalisation d’un projet.

La vocation reste encore du domaine de l’émotion, comme une musique qu’on aurait oubliée, un souvenir qu’on aurait laissé passer.

Un projet, c’est comme l’enfant à naître.

Il est déjà présent, dans notre imaginaire, et il ne ressemble à aucun autre.

Je le « reconnais ». 

Il y avait déjà un certain temps que ma fille qui venait d’abandonner l’Education Nationale et son compagnon nouvellement promu nous avaient annoncé qu’ils avaient acheté sur les côtes d’Armor un manoir en ruine qu’ils se proposaient de restaurer pour en faire un « centre culturel ».

Mais je fus tout de même surprise de l’insistance mise par mon nouveau gendre un après-midi d’automne à me faire visiter tous les manoirs moyenâgeux de la côte de Corail, d’autant qu’à mon sens, l’affaire était depuis longtemps conclue.

Visiblement, il voulait me montrer que parmi tous les « projets » susceptibles d’être retenus, un seul pouvait être le sien. Le suivant était « trop haut perché », ,l’autre trop éloigné ou trop proche du bord de mer ,le troisième avait un aspect prétentieux qui ne lui convenait pas ,de sorte que chaque arrêt ou ralentissement de la voiture se terminait par une sorte de borborygme que je traduisais par « De toutes façons ,ce n’était pas mon projet ».

Son projet, c’était ce tas de pierres vermoulues au milieu des champs et auquel il avait déjà donné le nom qui lui convenait : « L’improbable », soit celui qu’on n’imaginait pas voir renaitre de ces siècles de pluies et de vents, mais qui semblait vouloir tenir bon à travers les vicissitudes, de sorte que,comme l’enfant à naître, il avait déjà un nom.

Je me disais que c’était peut-être ce qui avait manqué à Christine, dans sa folie de revanche : un projet qui aurait porté un nom…et le désir d’exister.

Dès lors, je comprenais mieux ces psys qui affirmaient qu’on ne pouvait pas « avoir de projet pour son patient ». C’est simplement que de ces projets qui n’ont ni nom, ni structure, ni légende, ils ne peuvent se porter garants.

Et je comprenais encore mieux ma fille qui avait tellement peur de me voir toucher à son projet avant qu’il ait un nom, un visage et un début d’histoire.

« Je me voyais déjà en haut de l’affiche », chantait déjà Aznavour, et j’ai souvent pensé que si De Gaulle était entré avec cet air d’évidence à la tête de ses troupes dans « Paris libéré », c’est parce que cette scène-là, il l’avait déjà vécu un grand nombre de fois dans sa tête.

Voilà pourquoi les projets des uns ne peuvent être les projets des autres, à moins d’avoir été conçus en commun.

Par contre, l’élan qui a porté le projet, ce désir de vivre, de se déployer et de persévérer, celui-là, il est du rôle du psy de l’entretenir et de le préserver -quel que soit le projet et les embûches rencontrées sur son chemin.

Je n’en citerai qu’un exemple ,mais parce qu’il est devenu le principal obstacle et l’excuse la plus courante à la réalisation d’un projet même longuement débattu ,et qu’il constitue même une des plaintes et demandes d’aide les plus courantes à l’heure actuelle :il s’agit de cette fameuse « procrastination »,soit littéralement la « tendance à remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même », dans laquelle on a voulu voir ,et ceci d’autant plus volontiers qu’elle s’apparente à une maladie, l’excuse commune à tous les renoncements .

Le processus est connu :il s’agit du recours au non-essentiel, au plus facile, à ce qui donnera momentanément bonne conscience, même si l’on sait qu’il s’agit d’une façade pour ne pas s’attaquer au vif du sujet, à ce qui ferait avancer les choses.

Nous savons aussi le rôle que jouent à cet égard les « outils d’aujourd’hui » et le style de vie qu’ils ont fini par nous imposer, qu’il s’agisse de l’omniprésence du portable, l’intérêt pour les « falk news »et le temps passé devant les écrans, petits ou grands.

Il est vrai que les plus lucides d’entre nous n’en sont pas dupes, au point de nous appeler au secours.

C’est alors qu’il nous faudra « changer de casquette », changement de casquette qui fera l’objet d’un chapitre ultérieur sous le titre « les thérapies associées », et quitter pour un instant la neutralité de l’analyste pour la vigilance du comportementaliste.

Car la procrastination -même « without drugs »fait partie des addictions et qu’elle se soigne de la même façon, avec de la rigueur et des exercices : J’entretiens une relation à distance avec une jeune femme de très bonne volonté qui m’envoie chaque semaine le tableau en vert et rouge de ses réussites et de ses échecs,

Et ça marche, ça marche d’autant mieux que même si j’ai changé de costume,

j’ai gardé intacte la trame de notre relation analytique et l’esprit de notre projet.

Donc, ce que je soutiens vigoureusement ici, c’est que loin des analyses interminables dont on a pu faire la caricature, il n’est d’analyse efficace que si et le jour où elle débouche sur un changement, c’est-à-dire un redéploiement.

Il reste qu’il faut bien s’entendre sur ce problème du projet : Bien entendu, il ne s’agit pas de « prendre en charge » le projet de notre patient, encore moins de se l’approprier mais de soutenir, chemin faisant, le souffle qui l’avait inspiré.

A votre disposition pour poursuivre cette discussion :

Michèle Declerck, psychanalyste et sophrologue

06 03 55 92 94 Paris 5ème

Nous pouvons également nous retrouver sur Spotify « être psy aujourd’hui et demain ».

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